(untitled)

Les grands magasins

Carte promotionnelle du magasin Colonial House de Morgans, donnant la liste des rayons, 1891

Carte promotionnelle du magasin Colonial House de Morgans, donnant la liste des rayons, 1891

Innovation et influence ont marqué l'histoire des grands magasins. La facture moderne de ces commerces dénote beaucoup plus qu'un simple accroissement de marchandises. Ces magasins ont marqué un tournant majeur sur le plan de la gestion. Outre le classement et la présentation des articles par catégorie, les grands magasins ont en effet adopté un modèle de gestion orienté vers une décentralisation croissante. À une certaine époque, le chef de rayon assumait la responsabilité des achats, de l'établissement des prix, des promotions et des ventes de son rayon et il était tenu de verser, à même le budget de son rayon, les salaires de ses employés et sa part des frais généraux du magasin. Morgans sera le premier commerce de détail à adopter ce type de gestion au Canada, au cours des années 1870 et 1880.

Les grands magasins ont vu le jour en Europe et en Amérique du Nord au milieu du XIXe siècle. Il s'agissait le plus souvent d'anciennes merceries spécialisées dans la vente de tissu, de patrons et d'articles de couture, comme le fil, le ruban et la dentelle. Cependant, l'évolution de la Compagnie de la Baie d'Hudson a suivi un cours quelque peu différent, car dès ses débuts elle offrait un assortiment plus vaste : quincaillerie, tissus, aliments et articles vestimentaires. Cela dit, divers commerces rachetés par la Compagnie, tels que Simpson, Woodwards et Morgans ont observé le modèle classique de développement, passant de la mercerie au grand magasin.

L'essor des grands magasins est un phénomène urbain. Parallèlement à l'expansion des villes, les consommateurs de plus en plus nombreux stimulent la demande pour une plus grande variété de marchandises. Les routes et les réseaux métropolitains de transport rapide — train, métro et tramway — convergent vers le centre-ville, si bien que la population s'y concentre et les commerces y fleurissent. L'emplacement choisi est d'ailleurs un élément décisif du succès de l'entreprise. Pour un marchand, être établi au «mauvais» endroit entraîne souvent un déménagement forcé. À Calgary, par exemple, l'avènement du chemin de fer provoque le déplacement du centre-ville, de la rive est à la rive ouest de l'Elbow. Située du mauvais côté de la rivière, la Baie doit se résoudre peu après à s'installer sur la «bonne» rive. On observe, par ailleurs, qu'un détaillant solide peut aussi influencer le développement d'une ville. Montréal en est un bon exemple.

Magasin Morgans, rue Saint-Jacques, vers 1890; rayon des tissus

Magasin Morgans, rue Saint-Jacques, vers 1890; rayon des tissus

En 1866, le magasin de Henry Morgan est établi rue Saint-Jacques, à l'angle du carré Victoria, dans le quartier financier de l'époque. En 1886, une nouvelle génération de Morgan prend la direction de la maison et envisage la possibilité de déplacer le magasin dans le quartier résidentiel en plein essor, qui s'étend le long de la rue Sainte-Catherine, au sommet de la côte du Beaver Hall. Amusés et sceptiques, les concurrents prédisent une déconfiture assurée. L'avenir leur donnera tort. Sur le carré Phillips, un édifice en brique rouge, tout neuf, ouvre ses portes en 1891 et, en moins de cinq ans, le quartier commerçant se déplacera rue Sainte-Catherine, où il se trouve toujours.

Les grands magasins sont devenus les figures de proue des nouveaux courants. Symboles de la modernité, ils font connaître à la population maintes innovations en matière d'architecture et d'ingénierie, comme les escaliers mécaniques, les ascenseurs, la climatisation, l'éclairage artificiel, les constructions à charpente d'acier et la protection contre les incendies. Bon nombre des grands magasins classiques établis au cœur des villes – tels que les magasins la Baie de Montréal, de Toronto, de Calgary et de Vancouver – sont les plus vastes à l'époque et semblent encore très grands selon nos références actuelles. En outre, ces commerces jouent un rôle majeur sur le plan économique. Plus colossaux que bien des complexes industriels contemporains, les grands magasins sont, à une certaine époque, les importateurs et les employeurs les plus importants et leurs ventes dépassent celles de tout autre secteur.

Grâce aux grands magasins et à l'envergure de leurs activités, des innovations comme le crédit, les commandes postales et les achats par correspondance, les chaînes de distribution, le contrôle des stocks, la présentation visuelle et la publicité dans les médias se sont développées rapidement. Toujours désireux de se distinguer, les détaillants n'ont cessé de se disputer la clientèle, tantôt offrant de nouveaux services, tels que la livraison à domicile et l'entreposage des fourrures, tantôt intégrant des rayons d'alimentation, des pharmacies, des restaurants, des comptoirs postaux, des services téléphoniques et des installations de loisir.

Le besoin d'employés compétents sachant assurer un service à la clientèle d'une qualité constante a naturellement amené les grands magasins à devenir des chefs de file en matière de gestion des ressources humaines. Le recrutement ciblé et la formation sur les lieux de travail ont doté les magasins d'un personnel extrêmement compétent. Les employés étaient très nombreux et, pour les garder, les magasins ont mis en place des programmes d'avantages sociaux comprenant des régimes de retraite, d'assurance-vie et de soins médicaux, des vacances annuelles payées et des régimes d'actionnariat.

Magasin Hbc de Vancouver, 1933

Magasin Hbc de Vancouver, 1933
ACBH 1987/363-V-115/10

L'incidence des grands magasins sur la société en général ne doit pas être sous-estimée. Ils ont stimulé la production en série et sont à l'origine de la culture de consommation et de la mode. Ces commerces se sont aussi révélés de formidables outils de changement social. Le crédit a démocratisé la consommation en offrant aux moins bien nantis la possibilité d'échelonner le paiement de leurs achats. Aujourd'hui, la plupart des gens peuvent se procurer des biens autrefois réservés à la classe aisée. Cependant, c'est une démocratisation d'un autre type – en l'occurrence la reconnaissance des droits de la femme – qui demeure peut-être l'héritage le plus durable des grands magasins.

Tradition oblige, les emplettes ont toujours été l'apanage des femmes. Cependant, au XIXe siècle, le magasinage avait une particularité : les femmes pouvaient faire leurs courses toutes seules. À une époque où les conventions interdisaient certaines allées et venues aux femmes ou exigeaient qu'elles soient accompagnées d'un chaperon ou d'un domestique, le magasinage en solo était socialement acceptable pour la femme. Par ailleurs, la croissance des grands magasins a favorisé l'emploi au féminin. En 1874, plus de 150 commis travaillaient au magasin Morgans et, au cours des décennies suivantes, certains postes se sont ouverts aux femmes. Les contraintes imposées par la guerre au début du XXe siècle ont également renforcé l'embauche de femmes dans le secteur du commerce de détail. Vers la fin des années 1930, les femmes pouvaient d'ores et déjà faire carrière dans un grand magasin et subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles.