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Carte de la côte ouest de l'Amérique du Nord, d'après des cartes des années 1830 et 1850

Le 19 mars 1825, sous les auspices de Sir George Simpson, la Compagnie de la Baie d'Hudson ouvre un nouveau poste à la pointe Belle Vue sur la rive nord du fleuve Columbia, à quelque 160 kilomètres en amont de son embouchure. Pour marquer la cérémonie, Simpson brise une bouteille de rhum contre le mât de drapeau du nouveau poste et proclame : «Au nom de l'honorable Compagnie de la Baie d'Hudson, je nomme cet établissement Fort Vancouver. Que Dieu protège notre roi, George IV!»

Au cours des 25 années suivantes, Fort Vancouver sera le siège de l'immense district du fleuve Columbia, territoire de 1,8 million de kilomètres carrés, qui s'étend de l'Alaska (à cette époque territoire russe) jusqu'à la Californie (alors mexicaine) et des Rocheuses au Pacifique. La région de Fort Vancouver est alors riche en animaux à fourrure et aussi en terres arables, ce qui va contribuer à sa prospérité puis au déclin de la traite des fourrures et, enfin, au départ de la Compagnie de la Baie d'Hudson.

En 1818, les États-Unis et la Grande-Bretagne entérinent l'occupation conjointe de l'ancien territoire de l'Oregon. C'est donc dire qu'aucune des deux puissances ne détient la souveraineté sur la région. Toutes deux ont le droit d'y poursuivre des activités à leur gré, chacune acceptant de ne pas se mêler des affaires de l'autre. L'accord, renouvelé en 1827, suppose que les deux parties comprennent qu'un jour il faudra définir une frontière. La Compagnie de la Baie d'Hudson – unique institution anglaise dans la région, hormis la présence occasionnelle d'un navire de la marine britannique – finit par revendiquer la région au nom de la couronne britannique. C'est cette intention qui anime Simpson lorsqu'il choisit de nommer le nouveau poste en l'honneur du capitaine George Vancouver, explorateur. Simpson note dans son journal : «(…) afin que nos revendications sur le territoire et le commerce soient désormais liées à la découverte du fleuve et de la côte [par George Vancouver], au nom de la Grande-Bretagne.»

L'arrivée de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans la région est alors relativement récente et résulte directement de sa fusion avec la Compagnie du Nord-Ouest en 1821. En effet, le district du fleuve Columbia a été exploré et exploité à l'origine par les employés de la Compagnie du Nord-Ouest, laquelle a établi Fort George sur la rive sud du fleuve, près de la ville actuelle d'Astoria. Cet emplacement est d'abord choisi pour le siège du district, mais la pointe Belle Vue se révèle par la suite un choix plus prometteur. Située plus en amont, cette région est à l'abri des marées proverbiales du fleuve et des cordons sableux qui se forment à son embouchure. Qui plus est, Belle Vue est entourée d'excellentes terres cultivables. Ainsi, après quatre ans sur une falaise surplombant le fleuve, le poste est déplacé dans la plaine, au-dessus de la marque des hautes eaux.

McLoughlin accueille les Américains Fort Vancouver, 1834, par Charles Comfort, 1935

McLoughlin accueille les Américains à Fort Vancouver, 1834, par Charles Comfort, 1935

Dès les premiers temps, Fort Vancouver est un poste à nul autre comparable. À la tête de l'établissement se succèdent cinq personnages illustres dans la région du Nord-Ouest du Pacifique. Trois d'entre eux – James Douglas, le docteur John McLoughlin et Peter Skene Ogden – occupent une place prépondérante dans l'histoire de la Compagnie de la Baie d'Hudson et dans le développement de l'Ouest. Douglas sera l'un des fondateurs de la Colombie-Britannique et son deuxième premier ministre, McLoughlin sera reconnu comme «le père de l'Oregon», tandis qu'Ogden – le fléau de la région de la rivière Snake – sera le premier Européen à explorer certaines régions de l'Idaho, de la Californie, du Nevada, de l'Utah et du Wyoming. À eux trois, ces hommes dirigeront les activités de Fort Vancouver pendant 26 ans.

L'emplacement du poste sur la côte du Pacifique signifie que le poste est habituellement approvisionné par voie de mer. Les bateaux passent par le cap Horn et Hawaï avant de franchir le cordon sableux du fleuve, puis de remonter le courant jusqu'à Fort Vancouver. De là, des bateaux de moindre tonnage ainsi que des convois de chevaux et de mulets transportent des marchandises vers l'intérieur et en repartent chargés de pelleteries. À l'époque, la traversée du continent — en canot depuis la baie d'Hudson jusqu'aux Rocheuses, franchissables principalement par le col Athabaska — n'est pas pratique pour ce commerce courant.

C'est ainsi que Fort Vancouver devient le pivot des activités agricoles de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Avide d'étendre les intérêts de la Compagnie au-delà du seul commerce des fourrures, George Simpson suppute le potentiel considérable de l'agriculture dans la région du Nord-Ouest du Pacifique. L'autosuffisance alimentaire réduirait les dépenses d'exploitation de la Compagnie, les denrées étant importées à grands frais. L'accroissement de la population civile du territoire de l'Oregon – colons, missionnaires, prospecteurs et membres de professions libérales – entraîne le développement d'exploitations agricoles : vergers, cultures céréalières, fermes laitières et élevages de bovins et de porcs. Les surplus sont écoulés sur divers marchés, parfois jusqu'en Alaska, à Hawaï et à Tokyo. La Puget Sound Agricultural Company, reconnue de facto comme filiale de la Compagnie de la Baie d'Hudson, est établie en 1838 pour s'occuper des affaires agricoles de la Compagnie.

Croquis de Fort Vancouver, vers 1853, par G. Sohon ACBH 1987/363-F-64

Croquis de Fort Vancouver, vers 1853, par G. Sohon
ACBH 1987/363-F-64

À son apogée, Fort Vancouver est le siège administratif d'un réseau comprenant 24 postes, six navires et plus de 600 employés. Les dirigeants de la Compagnie et leurs familles vivent dans les habitations érigées à l'intérieur des fortifications, tandis que derrière, du côté ouest, se développe un «village». Bien des gens, dont nombre de simples employés et leurs familles, viennent s'établir à Fort Vancouver qui, bientôt, possède un secteur résidentiel unique. Vers 1840, l'établissement se caractérise par la diversité ethnique de sa population, dont 40 % se compose d'ouvriers hawaïens. En effet, Anglais, Écossais, Irlandais, Canadiens français, Iroquois, Métis et Hawaïens se mêlent à 30 peuples différents des Premières nations originaires des environs. À Fort Vancouver, les langues de travail sont le français et le chinook – dialecte amérindien librement métissé de mots anglais, français et hawaïens. Vers 1850, la traite des fourrures amorce son déclin et cède la place à d'autres secteurs d'activité. Les tanneries, chantiers de construction navale, distilleries, forges, scieries et moulins sont en plein essor et s'ajoutent aux exploitations agricoles déjà établies. Le nombre d'Hawaïens qui travaillent à contrat augmente tant que le village est surnommé Kanaka, terme hawaïen signifiant gens.

Les Américains commencent à s'intéresser à la région par suite de la découverte de l'embouchure du Columbia, en 1805, par les explorateurs Lewis et Clark. Cet intérêt s'intensifie vers la fin des années 1830 avec l'établissement de l'Oregon Trail, route terrestre qui part de Saint-Louis et aboutit à The Dalles, dans l'Ouest. De là, les immigrants peuvent traverser le fleuve à bord d'un bateau de la Compagnie de la Baie d'Hudson pour se rendre à Fort Vancouver. Négociant en chef et directeur du poste à cette époque, le docteur John McLoughlin accueille les nouveaux venus et soulève la colère de George Simpson en leur faisant crédit. Ce faisant, McLoughlin gagne la sympathie de nombreux arrivants qui deviendront ses fidèles amis.

Fort Vancouver, appartenant la Compagnie de la Baie d'Hudson, fleuve Columbia, 1843-1847, par Mr. Kashnor, 1927-1928 ACBH P-133

Fort Vancouver, appartenant à la Compagnie de la Baie d'Hudson, fleuve Columbia, 1843-1847, par Mr. Kashnor, 1927-1928
ACBH P-133

La colonisation changera l'état des choses de manière permanente. En 1846, la nouvelle frontière internationale est tracée officiellement au 49e parallèle, et la Grande-Bretagne abandonne ses prétentions sur le bassin inférieur du fleuve Columbia, en raison de l'accroissement de la population américaine. Le territoire que possède alors la Compagnie de la Baie d'Hudson dans les états de Washington, de l'Oregon et de l'Idaho est dévolu aux Américains. Bien que l'entente signée assure à la Compagnie le droit de faire le commerce dans la région et promet une compensation pour la perte de ses possessions, l'importance de Fort Vancouver décline aux yeux de la Compagnie qui, en 1849, déplace son siège administratif de la région du Pacifique à Fort Victoria où l'activité économique bat son plein. La même année, l'armée américaine débarque à Fort Vancouver et construit une caserne. La présence de la garnison donne un élan passager à la Compagnie de la Baie d'Hudson, heureuse de trouver de nouveaux clients. Cependant, vers 1850, l'entrepôt du quartier-maître est établi et les soldats n'ont plus vraiment besoin de faire affaire avec la Compagnie. Des tensions opposent les deux parties au sujet des droits territoriaux et, en 1860, la Compagnie quitte les lieux, qui seront par la suite occupés surtout par l'armée américaine.

Aujourd'hui, le lieu historique national de Fort Vancouver relève du service national des parcs des États-Unis. Il s'agit de l'un des lieux historiques les plus importants du pays. Des fouilles archéologiques de grande envergure y sont menées depuis 1948, lesquelles ont permis de constituer la plus vaste collection au monde d'artefacts du XIXe siècle se rapportant à la Compagnie de la Baie d'Hudson. Cette collection témoigne de la vie quotidienne et de la traite des fourrures. Les fortifications reconstruites représentent le poste à son apogée, vers 1840.