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James et Maud Watt, à la défense du castor

Maud Watt, vers 1938

Maud Watt, vers 1938

Avant l'établissement de la Compagnie de la Baie d'Hudson en 1670, les Cris du Nord québécois vivaient en autarcie. Du moment que les autochtones ont commencé à troquer des fourrures contre des marchandises européennes, ils se sont engagés dans une nouvelle économie qui les a placés en situation d'interdépendance. Le commerce leur est devenu nécessaire pour obtenir les biens — haches, fusils, munitions, couvertures, farine, etc. — dont, bientôt, ils ne surent plus se passer. Dès lors, la subsistance des Cris cessa de reposer sur les seules ressources du territoire. À plus ou moins brève échéance, cette situation entraîna un problème de chasse excessive. Dès 1929, la population de castors au Canada est si réduite que l'espèce est menacée d'extinction dans certaines régions. Faute de castors, l'économie des Cris s'effondre et ils sont menacés de famine.

Cette situation préoccupe grandement James S. C. (Jimmy) Watt, négociant de la Compagnie de la Baie d'Hudson, en poste à Fort Rupert (aujourd'hui Waskaganish) au Québec, lieu du tout premier fort de la Compagnie. Si le castor disparaît, les Cris perdront leur moyen de subsistance traditionnel. Quant à la Compagnie, elle perdra fourrures et clients à la fois.

En 1930, un trappeur des environs vient au poste de Fort Rupert informer Jimmy Watt qu'il a découvert deux huttes de castors habitées. Watt entreprend alors ce qui deviendra un vaste programme de protection du castor. Il achète les huttes, ainsi que leur contenu, au trappeur qui les a trouvées sur ses terres ancestrales. Le but consiste à laisser les animaux en paix afin qu'ils se reproduisent et repeuplent le territoire de manière naturelle. L'idée est originale pour l'époque, même si une tentative similaire avait déjà porté fruit près d'un siècle auparavant. De 1838 à 1851, le dépôt de la Compagnie sur l'île Charlton avait servi d'aire de protection du castor afin de reconstituer la population de l'espèce. L'opération avait été couronnée de succès et Watt ne voit pas pourquoi il n'en serait pas de même cette fois-ci. Il persuade les Cris que l'entreprise en vaut le coup.

James Watt explique comment le castor se multplie et comment la population peut augmenter; vers 1930

James Watt explique comment le castor se multplie et comment la population peut augmenter; vers 1930

James Watt et sa femme entreprennent alors de présenter une requête au gouvernement du Québec afin qu'il affecte une partie du territoire à la protection du castor. Cette requête doit être remise en main propre. Durant l'hiver 1930, on détermine donc que Maud, qui parle français, ira à Québec. Elle se met en route avec ses deux enfants, qui n'ont que trois et six ans. Après avoir traversé la baie en traîneau à chiens pour se rendre à Moose Factory, par un froid de moins 45 degrés Celsius, le groupe doit poursuivre vers le sud jusqu'au campement de la compagnie ferroviaire Temiskaming and Northern Ontario Railway, près de Cochrane, puis atteindre Québec en train. (Maud connaît déjà les voyages à la dure… En 1918, elle et Jimmy avaient fait le trajet à pied et en canot de Fort Chimo (aujourd'hui Kuujjuaq), dans la baie d'Ungava, jusqu'à Sept-Îles, soit une distance de quelque 1280 kilomètres!)

Maud réussit à convaincre le sous-ministre L. A. Richard qu'une zone de conservation est nécessaire pour la protection du castor et la survie des Cris, et qu'ensemble, la famille Watt et les Cris peuvent sauver le castor. Pour sa part, le sous-ministre persuade le premier ministre du Québec d'accorder à ces gens le contrôle du castor dans la région de Fort Rupert. Et tout cela au nom de la protection d'un groupe d'autochtones que la province reconnaît à peine et au moyen d'un concept aléatoire de gestion de la faune! Un gestionnaire de l'époque affirme que Maud «possède le pouvoir de persuasion de l'ange Gabriel». Maud regagne Fort Rupert avec un acte de concession constituant une réserve de plus de 18 650 kilomètres carrés, entre les rivières Rupert et Eastmain. C'est ainsi qu'elle sera surnommée «l'ange de la Baie d'Hudson».

Les Watt assument la gestion de la réserve pendant deux ans avant de demander à la Compagnie de prendre la relève. Pendant ce temps, les autochtones cessent de chasser le castor dans la zone de conservation. Au cœur de la Crise, cette promesse ne sera pas facile à tenir, d'autant plus que la plupart d'entre eux vivent de l'aide gouvernementale. Toutefois, vers 1935, constatant déjà la régénération de l'espèce, ils acceptent de maintenir l'entente encore cinq ans. En 1940, les autorités permettent une chasse contrôlée — 450 animaux seront pris — et, en 1944, la région compte une population de plus de 13 000 castors.

Carte montrant l'emplacement des rserves de castor, vers 1930

Carte montrant l'emplacement des réserves de castor, vers 1930

Le succès de la réserve de Fort Rupert donnera lieu à des programmes similaires dans les Territoires du Nord-Ouest et en Ontario. En 1944, les refuges gérés par la Compagnie de la Baie d'Hudson couvrent plus de 111 000 kilomètres carrés. En 1951, au Québec seulement, onze aires de conservation du castor, reliées entre elles, totalisent plus de 485 000 kilomètres carrés.

Les autochtones surnommeront Jimmy Watt «Amisk ogemow» – le maître castor. Lorsqu'il est emporté par la grippe en 1944, l'évêque Renison lui rend hommage dans le quotidien torontois Globe and Mail :

«Il est juste qu'à l'endroit même où notre civilisation a d'abord atteint ce territoire reculé, un homme ait rêvé de restaurer ce qui a été perdu par l'avidité matérialiste et se soit consacré à réaliser ce rêve. Ce fut le noble travail d'une vie d'homme.»

Quant à Maud, elle poursuivra son travail de conservation après la mort de Jimmy. Sa biographie, Angel of Hudson’s Bay: The True Story of Maud Watt, a été publiée en 1961.