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Les tableaux de William Berczy

Hbc possède deux grandes huiles originales du célèbre peintre canadien William Berczy. Elles se trouvaient jadis à Fort William, quartier général de la Compagnie du Nord-Ouest à l'intérieur des terres. Elles furent ensuite transférées à York Factory, puis passèrent quelque temps au siège social de Londres avant de finalement élire domicile à Winnipeg. Aujourd'hui, elles se trouvent au siège social de Hbc à Toronto. Les deux œuvres ont été créées pour se compléter l'une l'autre. La première présente un Lord Nelson majestueux regardant au loin, tandis que l'autre dépeint la bataille de Trafalgar. Ces deux tableaux sont très importants pour la Compagnie, étant donné qu'ils proviennent de l'ancienne Compagnie du Nord-Ouest, autrefois grande rivale de Hbc. Ces deux œuvres sont empreintes d'une sorte d'héroïsme tant dans l'histoire qu'elles révèlent que dans les cicatrices qu'elles affichent en raison du passage du temps.

L'amiral Nelson, par William Berczy, 1805

L'amiral Nelson, par William Berczy, 1805

Les tableaux de Berczy ont été l'objet de curiosité et d'intrigue pendant près d'un siècle. Pendant des années, personne ne savait qui était l'artiste ou d'où provenaient les toiles. Les recherches pour découvrir ce mystérieux artiste commencent au début du XXe siècle à York Factory. En 1923, Christy Harding, directeur de York Factory, décide de découvrir qui est l'artiste. Il rédige un article dans le magazine The Beaver, qui paraît dans le numéro de juin 1923. M. Harding y pose la question : «Y a-t-il quelque part un ancien employé de la Compagnie de la Baie d'Hudson qui puisse nous éclairer? Nous aimerions savoir qui était l'artiste…» Il suggère qu'il pourrait s'agir de R.M. Ballantyne, célèbre auteur d'histoires pour garçons, qui a travaillé pour la Compagnie de la Baie d'Hudson entre 1841 et 1847 et a effectué une partie de son apprentissage à York Factory. Ballantyne a d'ailleurs peint quelques aquarelles, ce qui rend l'idée plausible.

M. Harding ne reçoit aucune réponse à ses questions, mais il éveille néanmoins l'intérêt du siège social de Winnipeg, qui fait venir les tableaux de York Factory pour inspection. À leur arrivée à Winnipeg en 1928, on estime qu'ils sont en mauvais état, fait peu surprenant puisqu'ils ont été négligés à York Factory et ont également subi les contrecoups de quelques bagarres entre officiers. Lors d'une de ces bagarres, le portrait de Lord Nelson a reçu un coup de coude qui a laissé une marque permanente sur la toile. Charles V. Sale, gouverneur de Hbc, ordonne donc que les toiles soient envoyées à Londres pour restauration et, si possible, pour identification.

Les tableaux sont traités à Londres, puis retournés à Winnipeg. C'est à Londres que le mystère de leur origine est finalement résolu. La réponse se trouve dans une citation de Ross Cox rapportée par A.S. Morton et récemment publiée dans l'ouvrage The Journal of Duncan McGillivray. Au sujet de sa visite au quartier général de la Compagnie du Nord-Ouest à Fort William en 1816, M. Cox a écrit ceci : «Un portrait grandeur nature de Nelson et une splendide reproduction de la bataille du Nil décorent également les murs, dons de l'Honorable William McGillivray à la Compagnie.» En fait, M. Cox se trompe en affirmant que le second tableau dépeint la bataille du Nil puisque l'un des bateaux bat pavillon espagnol et que les autres arborent l'Union Jack, ce qui prouve qu'il s'agit bien de la bataille de Trafalgar. Néanmoins, la référence prouve que ces deux tableaux ont autrefois orné les murs de la grande salle à manger de Fort William.

La bataille de Trafalgar, par William Berczy, 1806

La bataille de Trafalgar, par William Berczy, 1806

Situé à l'extrémité ouest du Lac Supérieur, Fort William est érigé en 1804 et baptisé en l'honneur de William McGillivray, associé de la Compagnie du Nord-Ouest qui a fait peindre ces deux tableaux pour la salle à manger. Après la fusion de la Compagnie du Nord-Ouest et de la Compagnie de la Baie d'Hudson en 1821, Fort William perd de l'importance pour ne devenir qu'un simple poste de traite, et les deux toiles déménagent à York Factory, dépôt principal de Hbc en Amérique du Nord. John McTavish, qui commande alors Fort William, est muté à York Factory et part avec les deux œuvres. Elles ne seront déballées qu'en 1834. C'est James Hargrave, alors commandant de York Factory, qui décide de faire quelque chose avec les deux œuvres. Dans une lettre adressée au Gouverneur Simpson, il dit entre autres : «À propos, nous avons deux grands tableaux que M. McTavish a apportés avec lui de Fort William, et qui sont restés ici après son départ. Je crois avoir entendu dire qu'ils appartiennent à certains associés de l'ancienne Compagnie du Nord-Ouest. Pouvons-nous les placer dans notre salle à manger d'été?» La suggestion de M. Hargrave pour l'emplacement des tableaux sera retenue, mais déjà plus personne ne se souvient du nom de l'artiste.

Même en 1948, lorsque le magazine The Beaver publie un article portant sur l'énigme des deux tableaux, seule leur origine est connue; le nom de l'artiste demeure un mystère. L'auteur de l'article, Margaret Arnett MacLeod écrit notamment : «Les œuvres ne sont pas signées. On peut raisonnablement estimer qu'elles ont été peintes entre 1807, année où Fort William a été baptisé en hommage à McGillivray, et 1816, alors que Cox les a vues. De toute évidence, McGillivray a choisi le portrait de Lord Nelson peint par L.F. Abbott et gravé par W. Barnard en 1798 et a demandé à l'artiste de le copier.»

Mme MacLeod suggère que le peintre pourrait être Dulongpré. En 1967 toutefois, John André, historien de l'art et auteur d'un ouvrage intitulé William Berczy, remarque que Mme MacLeod a incorrectement attribué les œuvres à Dulongpré parce qu'elle croyait que cet artiste avait peint le portrait de famille de McGillivray, manifestement exécuté par le même artiste. Elle croyait également que les fleurs et feuilles qui ornent un coin des œuvres pouvaient être attribuées à Delongpré. Mme MacLeod était dans la bonne voie. Depuis la parution de son article en 1948, ces «petites feuilles» ont été reconnues comme une marque distinctive de l'œuvre de Berczy, et l'on sait maintenant que c'est en fait William Berczy qui a peint le portrait de famille des McGillivray.

En 1991, Mary Macaulay Allodi, Peter N. Moogk et Beate Stock publient un catalogue de Berczy, dans lequel ils expliquent comment nous savons que Berczy a peint ces toiles. Les auteurs notent que la correspondance du peintre contient une lettre de Thomas Christian à Berczy datée de 1807. On peut y lire que : «…le monumental portrait de Lord Nelson devait être terminé en trois semaines. Je vous félicite.» C'est ainsi que le «mystère des tableaux» fut finalement résolu après avoir duré plus de 100 ans.

Un mot au sujet de l'artiste
Johann Albrecht Ulrich Moll (1744-1813), également connu sous le nom de William Berczy, est né à Wallerstein, dans le comté d'Oettingen-Wallerstein (qui fait maintenant partie de la Bavière). Il a travaillé comme peintre, architecte et écrivain en Europe, a fait partie de la colonie artistique allemande en Italie et a exposé ses œuvres à la Royal Academy de Londres. Il arrive au Canada comme surveillant d'un groupe de colons allemands qui devaient s'établir dans la partie nord de l'état de New York. Toutefois, sous le leadership de Berczy, ils décident de tirer parti de l'offre d'octroi de terres du gouverneur Simcoe. Ces 186 personnes forment donc la German Land Company et, en 1794, fondent un hameau appelé German Mills sur la rivière Don. Berczy et ses colons allemands jouent un rôle essentiel dans la formation de ce qui deviendra la ville de Toronto. Ils défrichent une partie du site de York (Toronto), bâtissent des maisons et un entrepôt, construisent 15 milles (24 kilomètres) de Yonge Street en plus de 30 milles (48 kilomètres) de rues dans le comté de Markham. Ils ouvrent également 24 milles (38 kilomètres) de la rivière Rouge à la navigation.

En 1804, Berczy décide de déménager à Montréal pour trouver du travail à temps plein comme peintre professionnel. Montréal offre en effet, à cette époque, une clientèle plus vaste et plus sophistiquée que Toronto. Par comparaison avec York, village d'environ 420 personnes, Montréal compte plus de 6 000 habitants. Berczy fréquente les leaders locaux et se rend dans leur foyer; il reçoit de nombreuses commandes de portraits, exécute des décorations d'église et fait un peu de travail architectural. Ses portraits au pastel des commerçants en fourrures, avocats, leaders civiques et officiers militaires de Montréal, tous dessinés avec beaucoup de précision et de clarté, sont bien connus aujourd'hui. Il commence également à peindre de plus grands portraits en utilisant des huiles sur toile, et s'attaque souvent à des compositions plus complexes, mettant des paysages en arrière-plan dans certaines œuvres. Ses tableaux les plus connus sont le Portrait de Joseph Brant (collection Thomson), portrait en pied de Brant sur les rives du lac Érié, et la Famille Woolsey (Galerie Nationale du Canada).

Un mot au sujet des œuvres
En 1805 Berczy commence à peindre le grand portrait de Nelson pour William McGillivray. À cette époque, l'amiral Nelson est très populaire et est un véritable héros au Québec comme ailleurs. La ville de Québec est alors la capitale administrative de l'Amérique du Nord britannique. Les victoires navales de Nelson contre les Français sont bien connues et donnent du soutien moral aux Anglais outre-mer. M. McGillivray commande donc le portrait de Nelson pour soutenir le moral de ses commerçants en fourrures de la Compagnie du Nord-Ouest. Lorsque Nelson meurt pendant la bataille de Trafalgar le 21 octobre 1805, l'émotion est très vive dans la ville. Le héros et sa victoire contre Napoléon sont célébrés en janvier 1806 à Québec, à Montréal et à Trois-Rivières. Un monument à Nelson est érigé et des gravures le représentant, ainsi que ses batailles navales, circulent. Il est donc naturel qu'une toile illustrant la dernière bataille de l'amiral ait été conçue pour accompagner le portrait. Les deux sujets demandaient des œuvres de grandes dimensions, ce qui explique que Berczy ait choisi des toiles mesurant sept pieds sur quatre pieds pour immortaliser ce personnage commandant honneur et respect, ainsi que sa plus grande victoire navale.

Berczy a basé son portrait de l'amiral Nelson sur une œuvre de Lemuel Francis Abbott (1760-1803). On y voit Nelson vêtu de son uniforme d'amiral, debout sur la rive, regardant au loin avec fierté et dignité. À l'arrière-plan, on aperçoit les vagues qui se jettent sur le rivage. Les bateaux au loin rappellent la stature du personnage comme homme de mer. La Bataille de Trafalgar de Berczy est basée sur une aquatinte de Robert Dodd, publiée en 1806. La gravure illustre la défaite totale des forces combinées de la France et de l'Espagne contre celles de la Grande-Bretagne. Tout en copiant la composition horizontale, Berczy a comprimé l'action dans le format vertical nécessaire pour faire de cette œuvre le compagnon de son portrait de l'amiral Nelson. Il n'y a perdu que quelques vaisseaux sur les côtés gauche et droit.