(untitled)

Le garçon des Orcades ou l'histoire d'Isobel Gunn

Les premiers employés de la Compagnie de la Baie d'Hudson étaient de véritables aventuriers. La Compagnie avait besoin d'hommes forts et assez courageux pour s'aventurer en terre étrangère et travailler dans le climat rigoureux des régions sauvages du Canada. La vie des «hommes» de la Compagnie n'était pas de tout repos. La nourriture manquait parfois, les moustiques étaient voraces et les mesures d'hygiène étaient pour ainsi dire inexistantes. Ce n'était pas une vie pour le commun des hommes, encore moins pour une femme…

Compte tenu de la nature du travail incombant au négociant de fourrures au Canada et du mode de vie qui est le sien, la Compagnie a établi une politique interdisant l'embauche de femmes. Les seules femmes autorisées à travailler pour la Compagnie sont des autochtones qui participent aux activités courantes des postes, à titre de cuisinières, de guides et de blanchisseuses. Malgré cette interdiction stricte, une Écossaise nommée Isobel Gunn réussit à convaincre la Compagnie de l'engager pour une période de trois ans, contre une rémunération de 8 livres par an. Le 29 juin 1806, elle monte à bord du Prince of Wales pour se rendre en Terre de Rupert, avec d'autres garçons des Orcades, au milieu d'une cargaison d'oies, de poules et d'œufs. La troisième semaine d'août, le navire accoste à Moose Factory et Isobel se rend à Fort Albany à bord d'une petite embarcation.

Voyageurs l'aube, Ontario, 1871 Frances Anne Hopkins/ Bibliothque et Archives Canada/C-002773

Voyageurs à l'aube, Ontario, 1871
Frances Anne Hopkins/
Bibliothèque et Archives Canada/C-002773

Au début de septembre, Isobel est envoyée à Henley House, en amont de la rivière Albany, à bord d'un bateau rempli de provisions et de marchandises de traite. Le bateau rentre avant la fin du mois, chargé de bois pour la construction navale. En mai 1807, Isobel se joint à une équipe plus nombreuse devant conduire un transporteur en amont de la rivière. En juin, le grand navire revient de Martin Falls, rempli de fourrures et de castoréum, précieux extrait des glandes odoriférantes du castor, alors utilisé comme analgésique. Par la suite, on affecte Isobel à une expédition en canot de près de 3 000 kilomètres à destination de Martin Falls, puis elle se rend à Pembina au cours de l'automne afin d'aider à la livraison de marchandises et de vivres aux postes de la Compagnie. Elle travaillera de la sorte pendant deux longues années pour la Compagnie de la Baie d'Hudson, participant activement aux tâches entourant la traite des fourrures. Personne n'aura à se plaindre de son travail, bien au contraire. Hugh Heney, qui dirige une équipe dont Isobel fait partie à Pembina, écrit qu'elle : «participe à toutes les tâches et aussi bien que le reste des hommes».

En réalité, les chefs de la Compagnie croyaient qu'Isobel Gunn était un homme répondant au nom de John Fubbister. Cette femme de bonne carrure, forte et habituée aux travaux difficiles avait en effet soumis sa candidature sous ce pseudonyme. Personne ne se doutait qu'elle était une femme. Vêtue comme un homme, Isobel agissait comme un homme et travaillait comme un homme. Personne ne lui posait de questions, car elle faisait son travail aussi bien que n'importe quel autre employé. Deux années durant, nul ne s'est douté de la véritable identité d'Isobel. Comment cela est-il possible? On l'ignore. En revanche, on connaît le moment où elle fut démasquée.

Le journal d'Alexander Henry fournit un récit de témoin direct sur le sujet. Henry dirigeait le poste de la Compagnie du Nord-Ouest à Pembina (dans la région actuelle du Dakota du Nord) où Isobel était affectée, durant l'hiver 1807, avec d'autres membres d'un groupe de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Ainsi que le révèle le journal de Henry, une nuit, on vient frapper à sa porte. C'est John Fubbister. Il est mal en point et demande le gîte. Henry lui offre une place près du feu et retourne à son bureau. Peu après, il entend crier Fubbister et revient auprès de lui. Ce n'est que lorsque John déboutonne sa chemise, dévoilant un ventre arrondi, que Henry comprend qu'il a devant lui une femme enceinte.

Le 29 décembre 1807, Henry consigne dans son journal :

«(…) Je fus très étonné de le trouver étendu devant le feu, poussant des gémissements terribles; il tendit la main vers moi et, d'un ton piteux, me pria de me montrer bon envers un être malheureux, sans défense et abandonné de tous, qui n'était pas du sexe que je croyais, mais plutôt une pauvre fille des Orcades, enceinte et sur le point d'accoucher.»

Stromness, Orcades, cosse, vers 2000 Copyright (c) Sigurd Towrie

Stromness, Orcades, Écosse, vers 2000
Copyright (c) Sigurd Towrie

Isobel Gunn donne naissance à un garçon, James Scarth, sur le plancher de la chambre d'Alexander Henry, le 29 décembre 1807. À compter de ce jour, la vie d'Isobel change à jamais. Il n'est plus question qu'elle travaille avec les hommes. On lui offre donc un poste de blanchisseuse. Ainsi, pendant un an, elle s'occupe de la lessive à Fort Albany, mais ce genre de travail ne lui plaît guère. La Compagnie la renvoie aux Orcades, à bord du Prince of Wales, le 20 septembre 1809. De retour dans son pays, elle trouve un emploi dans la confection de bas et de gants, emploi qu'elle conservera jusqu'à sa mort, en 1861, à 81 ans.

Il existe peu de documents sur la vie d'Isobel, de sorte que bien des questions restent sans réponse. Par exemple, on ignore qui était le père de l'enfant. Isobel soutint qu'un dénommé John Scarth l'avait prise de force. Cette version est plausible. Selon certains registres, John Scarth avait en effet voyagé avec Isobel au cours de la grande traversée des Orcades à la Terre de Rupert et il faisait partie du même groupe qu'elle à Henley House et à Pembina. Il semble qu'ils aient été ensemble pendant la majeure partie de son séjour sur le continent.

Pourquoi Isobel s'engagea-t-elle auprès de la Compagnie de la Baie d'Hudson? La Canadienne Audrey Thomas, dans son récent roman intitulé Isobel Gunn, explique que George, le frère d'Isobel, travaillait aussi pour la Compagnie et qu'il lui avait fait le récit de ses aventures extraordinaires. Ces récits, suppose l'écrivaine, avaient donné à Isobel le goût de l'aventure. D'autres observateurs soulignent que la rémunération offerte par la Compagnie de la Baie d'Hudson était de loin supérieure à ce qu'Isobel aurait pu espérer gagner en faisant un métier traditionnellement réservé aux femmes dans les Orcades. Enfin, comme Isobel avait eu la moitié du visage ravagé par la variole, ses chances étaient bien minces de trouver un mari lui assurant un soutien financier. D'autres, enfin, ont avancé qu'Isobel était une grande romantique et qu'elle avait quitté les Orcades dans l'espoir de retrouver un amoureux qui l'avait abandonnée. Chose certaine, elle n'a laissé aucun journal intime, ce qui rend la vérité d'autant plus difficile à établir.

L'histoire d'Isobel semble plaire énormément au public d'aujourd'hui. Outre le roman d'Audrey Thomas, la cinéaste renommée Anne Wheeler a réalisé un documentaire intitulé The Orkney Lad: The Story of Isabel Gunn. Grâce à cet intérêt et malgré le fait que la dernière partie de la vie d'Isobel ait été morne et sans histoires, les deux années qu'elle a passées à la Compagnie de la Baie d'Hudson, sous le pseudonyme John Fubbister, lui assurent désormais une place dans les ouvrages d'histoire, car ce fut bien l'un des exploits les plus audacieux jamais accomplis par une femme à l'époque. Isobel Gunn fut la première «aventurière» de la Compagnie de la Baie d'Hudson.

Search Careers Shop About More