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Lord Strathcona, haut-commissaire du Canada
Robert Borden / Bibliothèque et Archives Canada/C-014100

Active pendant des siècles dans le commerce des fourrures, la Compagnie de la Baie d'Hudson n'a pourtant vu qu'un seul de ses employés se hisser au rang de gouverneur : Donald Smith. Ce patronyme vous dit quelque chose? Si tel est le cas, vous vous souvenez probablement de lui en raison de son engagement, vers la fin de sa vie, auprès du Canadien Pacifique. Personnage central de la célèbre photographie de la pose du dernier crampon, prise en 1885 pour célébrer la construction du dernier tronçon du chemin de fer transcontinental, Smith est ce monsieur aux cheveux blancs, coiffé d'un haut‑de‑forme, qui tient une masse à la main. Longtemps auparavant, il avait entrepris une carrière qui allait se révéler à nulle autre comparable : 75 ans au service de la Compagnie de la Baie d'Hudson!

Et ce ne fut pas le moindre exploit de ce personnage unique et haut en couleur. Au cours de sa très longue vie et de sa flamboyante carrière, cet homme a réussi à cumuler 42 ans de service auprès de la Banque de Montréal, 32 ans auprès du Canadien Pacifique, 18 ans comme membre du Parlement du Canada, 18 ans au poste de haut‑commissaire du Canada à Londres et 6 ans comme député à la Chambre des communes du Manitoba.

Donald Alexander Smith est né en 1820 à Forres, ville côtière située à quelque 35 kilomètres au nord-est d'Inverness, en Écosse. Du côté de son père, il est le cousin germain de George Stephen, premier président du Canadien Pacifique. Du côté de sa mère, il a un lien de parenté éloigné avec Cuthbert Grant, «capitaine général» de la Compagnie du Nord-Ouest, qui commanda les Métis à la bataille de Seven Oaks, en juin 1816. À la fin de sa vie, 93 ans plus tard, Donald Smith les aura éclipsés tous les deux par ses réalisations.

John Stuart, oncle de Smith du côté maternel, est commerçant de fourrures. Il a travaillé à la Compagnie du Nord-Ouest, avant de devenir négociant en chef à la Compagnie de la Baie d'Hudson. Ce sont probablement ses récits d'aventures qui incitent le jeune Donald Smith à laisser son poste d'apprenti commis de la ville de Forres pour se lancer dans le commerce des fourrures. En 1838, le jeune homme de 18 ans s'embarque pour Montréal, muni d'une lettre de recommandation de son oncle à l'intention de George Simpson. Smith est embauché au salaire annuel de 20 livres sterling pour classer et compter les peaux de rats musqués à l'entrepôt de la Compagnie, à Lachine.

Son séjour à Montréal lui permet de rencontrer certaines personnes influentes de la Compagnie, dont le très peu présent George Simpson et sa jeune femme, Frances. Certains avancent que le départ de Smith, qui quitte Montréal en 1841, est attribuable à sa trop grande amitié avec madame Simpson. Quoi qu'il en soit, au retour de Simpson à Montréal, cette année‑là, Smith est muté sur‑le‑champ à Tadoussac.

Situé au confluent du Saguenay et du Saint-Laurent, Tadoussac est l'un des postes appelés «postes du roi». En effet, la Compagnie loue ces postes appartenant à la Couronne, car ils sont situés à l'extérieur de l'octroi traditionnel de la Terre de Rupert. Pendant des années, on considère que ces postes «mornes et non rentables» se trouvent au diable vauvert. C'est donc dire qu'y être affecté peut être considéré comme une forme d'exil. Au cours des sept années qui suivent, Smith travaille à Tadoussac ainsi qu'à Godbout, Sept‑Îles, Bersimis et Mingan. Son intendance semble être satisfaisante, bien que Simpson lui reproche son manque de rigueur dans la tenue des comptes. Son jugement trouve écho dans les registres qui subsistent et comportent des annotations du type : «Sacré Donald Smith! Cela n'a ni queue ni tête!»

«Labrador» Smith

En 1847, Smith rentre d'urgence à Montréal pour consulter un médecin en raison d'une cécité des neiges. Le médecin ne trouve rien et Simpson conclut que Smith a simulé la maladie. Un message était arrivé du Labrador peu de temps auparavant, indiquant que le négociant en chef de North West River était tombé gravement malade. Simpson dépêche aussitôt Smith pour assurer l'intérim. Au début de 1848, Smith, alors âgé de 28 ans, débarque donc au Labrador, après une expédition de plus de 1 500 kilomètres en plein hiver, qui manque de peu de lui coûter la vie. Il y demeurera pendant deux décennies.

Maison autrefois occupée par Donald Smith, Rigolet (Labrador), 1923
Tidal and Current Survey / Bibliothèque et Archives Canada/C-87356

Laissant son collègue James Grant au poste de North West River, Smith prend la tête du poste côtier de Rigolet. En septembre le nouveau négociant en chef, Richard Hardisty, et sa famille s'installent à North West River. Hardisty aime bien Smith, il respecte son travail acharné et ne manque pas de le souligner dans ses rapports au gouverneur. Malgré cela, Smith a déjà entrepris une campagne épistolaire dénigrant le travail de Hardisty. Lorsque celui‑ci sollicite la permission de prendre congé en 1852, Smith est désigné pour le remplacer et est promu négociant en chef.Simpson écrit : «J'ai toute confiance en votre énergie (…), mais j'espère que vous tiendrez vos registres de manière plus ordonnée et méthodique que vous ne le faisiez lorsque vous dirigiez le poste de Mingan.»

La vie personnelle de Smith est aussi quelque peu «désordonnée». Lorsque Hardisty quitte le Labrador avec sa femme, il y laisse ses deux filles mariées. Isabella, la plus jeune, avait épousé James Grant au cours d'une cérémonie célébrée «à la manière du pays» par le père de la mariée, lequel n'a cependant aucun pouvoir officiel en ce domaine. De cette union naîtra James Hardisty Grant en 1850, mais peu après sa naissance, le couple se sépare. Isabella annonce à ses parents, avant leur départ, qu'elle a l'intention de se remarier avec Smith. La cérémonie a lieu en 1853, officiée par le marié lui‑même, Smith soutenant qu'il a été nommé pasteur laïque par le gouverneur de Terre‑Neuve et que, par conséquent, ce mariage est la première union légitime d'Isabella. Au cours des trois premières années de leur vie commune, James Grant est toujours en poste à North West River, probablement au grand embarras de tous. Qui plus est, James Hardisty Grant, né du premier mariage, prendra le nom de Smith et sera élevé aux côtés de Margaret, la fille qu'Isabella met au monde après son mariage avec Smith. Jusque à la fin de ses jours, Smith demeurera très susceptible quant à la légitimité de son mariage avec Isabella et aux rumeurs persistantes sur le fait qu'il a volé la femme d'un autre homme. En guise de solution, il se remariera avec Isabella… pas moins de quatre fois.

Les années que Smith passe au Labrador cimentent son caractère froid, calculateur, autosuffisant et ambitieux. Il établit à North West River une ferme qui impressionne les gens de passage. Il y cultive des céréales, des pommes de terre, des citrouilles et des pois. Dans une serre, il fait pousser d'autres fruits et légumes plus fragiles. De plus, il élève des bovins, des poules et des moutons. Sous son égide, le commerce des fourrures dans la région devient plus rentable. Smith diversifie de surcroît les activités de la Compagnie : il se lance dans la pêche au saumon et l'exportation de l'huile de phoque et envoie des échantillons de roches à des fins d'analyses minéralogiques. Sa conviction que la région se révélerait un jour riche en minerais est prophétique. En 1863, il est promu négociant en chef et, l'année suivante, il décide de prendre un premier congé en 26 ans.

Il en profite pour se rendre à Londres, où il rencontre le gouverneur de la Compagnie de la Baie d'Hudson, Sir Edmund Walker Head, ainsi que le sous-gouverneur, Sir Curtis Lampson et le futur gouverneur, Eden Colville, impressionnant les trois hommes par sa connaissance du Labrador et des activités de la Compagnie là-bas. En 1866, il repart en voyage et visite Montréal, New York et Boston. Il en profite pour rendre visite à son cousin George Stephen, qui compte alors parmi les hommes d'affaires les plus influents de Montréal. Ces deux hommes tiendront plus tard un rôle de premier plan dans le développement du nouveau pays appelé Canada.

Donald Smith (Lord Strathcona) à North West River, vers 1860
William Hind / Bibliothèque et Archives Canada, 1988-245-1

Smith passe les trois années suivantes au Labrador en attendant l'occasion qui, il le sait, se présentera un jour. Responsable du district du Labrador depuis 1853, Smith ne voit qu'une seule promotion possible dans l'est et elle se trouve du côté de Montréal. Depuis la mort de George Simpson, en 1860, son successeur Alexander Grant Dallas a déplacé le siège nord‑américain de la Compagnie de Lachine à la rivière Rouge. Lachine demeure le siège du district de Montréal, qui comprend les postes du roi le long du Saint‑Laurent ainsi que quelques forts de traite en amont de la rivière des Outaouais et de la Mattawa. En 1869, le négociant en chef du district de Montréal, E.M. Hopkins (conjoint de la célèbre aquarelliste, Frances Anne Hopkins) prend sa retraite et Smith lui succède. À 49 ans, Donald «Labrador» Smith revient donc à Montréal.

Le tournant

Cependant, l'endroit où il revient n'est plus le même. Deux récents événements ont changé la situation politique à tout jamais. D'abord, le 1er juillet 1867, les provinces de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick, du Québec et de l'Ontario ont été fédérées en un nouvel état doté d'un gouvernement autonome, le Dominion du Canada. Deuxièmement, le Royaume-Uni a orchestré une entente par laquelle la Compagnie de la Baie d'Hudson abandonne ses terres et ses droits en Amérique du Nord au nouveau gouvernement du Canada en échange de 300 000 £ et de généreuses concessions foncières. Cette entente, appelée l'Acte de cession, est signée le 9 avril 1869 et entre en vigueur le 1er décembre de la même année.

Les circonstances concourent maintenant à placer Smith au centre des événements. La colonie de la rivière Rouge est établie en 1811 par Lord Selkirk, qui a acheté ses terres de HBC au prix bon marché de dix shillings grâce à son influence en tant que plus important actionnaire de la Compagnie. Depuis, la colonie s'est développée et ses habitants écossais et métis l'ont rendue viable.Toutefois, elle fait toujours partie de la Terre de Rupert et est soumise à l'autorité suprême de HBC. Pourtant, l'Acte de cession exige que la Terre de Rupert soit transférée au Canada et les deux parties s'entendent pour dire que cela comprend la rivière Rouge. Cependant, les colons ne sont pas d'accord. Lorsque des représentants du Canada arrivent à l'improviste en août 1869 afin d'arpenter les terres inoccupées de la colonie, ils se heurtent à de la résistance. Le charismatique leader métis Louis Riel a pris la tête d'un gouvernement provisoire qui doit traiter directement au nom des colons. C'est le début de la «rébellion» de la rivière Rouge.

Louis Riel, 1865
Bibliothèque et Archives Canada/
C-006688d

À Ottawa, le gouvernement de John A. Macdonald est dans l'embarras. Le premier ministre, qui sait que des intérêts américains courtisent activement Riel, comprend que le transfert de la Terre de Rupert n'aura pas lieu tant que la situation ne se sera pas calmée. Comme la région fait toujours partie du domaine de HBC, il demande à la Compagnie de l'aider. Ayant accepté la recommandation du financier montréalais George Stephen, cousin germain de Donald Smith, Macdonald convoque Smith à Ottawa pour lui demander son opinion. La façon posée de Smith d'évaluer la situation impressionne Macdonald, qui le nomme immédiatement «commissaire fédéral d'enquête sur la rébellion du Nord-Ouest», ayant pour tâche de pacifier la région. En agissant ainsi, Macdonald espère ouvrir la communication entre les représentants légitimes de la colonie et le gouvernement fédéral. Smith part pour la rivière Rouge le 13 décembre 1869, passant par Toronto, Chicago et Saint-Paul (Minnesota). Il arrive à destination le 27 décembre et est rapidement détenu, bien que cordialement, à Fort Garry.

Smith se met en devoir de persuader les colons de soutenir les plans d'Ottawa d'intégrer la colonie au jeune État canadien. Riel lui permet finalement de prendre la parole devant les habitants. Pendant deux jours, les 19 et 20 janvier 1870, Donald Smith lit une série de documents aux colons de la rivière Rouge, Riel agissant à titre d'interprète. Des proclamations royales, les termes de sa commission gouvernementale, des communications du gouvernement d'Ottawa – tous ces documents montrent que les Canadiens désirent sérieusement régler les choses à la satisfaction des colons. C'est ainsi que trois délégués sont choisis pour entamer les négociations avec Ottawa et Riel accepte même qu'une assemblée constituante remplace son gouvernement provisoire.

Le départ triomphant de Smith pour Ottawa est gâché par l'exécution violente et illégale d'un agitateur protestant irlandais du nom de Thomas Scott; cet incident causera plus tard la perte de Riel. Cette fois, les tentatives de persuasion de Smith sont vaines. Cependant, les trois délégués de la rivière Rouge sont plus chanceux : leurs négociations mènent à la signature de l'Acte du Manitoba, le 12 mai 1870, qui intègre la nouvelle province du Manitoba à la Confédération. L'année suivante, Smith est élu à la Chambre des communes à titre de député de Selkirk.

Commerçants en chef de la Compagnie de la Baie d'Hudson, Montréal, vers 1870
Cole, Jean / Bibliothèque et Archives Canada/
PA-143226

Son rôle dans le désamorçage de la rébellion rehausse la réputation de Smith tant à Londres qu'à Ottawa. Il est bientôt nommé président de la division du Nord de HBC. En juillet 1870, il convoque la dernière réunion du grand Conseil du Nord à Norway House. À la fin de la séance, les agents principaux et les négociants en chef l'ont désigné pour plaider leur cause à Londres afin qu'ils obtiennent leur juste part des 300 000 £ payées pour prendre possession de la Terre de Rupert. Selon les Actes unilatéraux de 1821 et 1834, ces deux catégories d'agents sont considérés comme des associés de la Compagnie, ce qui leur donne droit à une part de 40 % de la valeur nette et des bénéfices du commerce des fourrures, leur principale source de revenus. Smith réussit à conclure une entente selon laquelle les associés recevront un versement unique de 107 055 £, tout en continuant de toucher leur part de 40 %. En retour, ils signent un nouvel acte qui les exclut explicitement du produit de toute future vente des terres.

Bien que la majorité des associés soient satisfaits de l'entente, les plus sages d'entre eux s'aperçoivent que cette exemption compromet sérieusement leur réussite financière à long terme. Smith se rend compte également que les bénéfices futurs de la Compagnie reposent sur la vente de ses biens fonciers. Élu commissaire en chef en 1871, il démissionne de ce poste en 1874 afin de devenir le premier commissaire foncier. Un de ses collègues se plaint que «le commissaire en chef ne s'attend à rien de la traite des fourrures et elle ne l'intéresse pas». Le commerçant de fourrures était devenu spéculateur immobilier.

À cette époque, le rôle de Smith à titre d'investisseur et de spéculateur dans les valeurs mobilières se confirme. Pendant ses années au Labrador, il a investi son propre argent, ainsi que celui de ses collègues, dans un certain nombre d'entreprises, principalement HBC et la Banque de Montréal. Dès 1870, il siège au conseil d'administration de la Banque. Le nombre de comptes en fiducie qu'il gère mène à l'établissement de la Compagnie Trust Royal, dont il devient le premier président et le principal actionnaire. L'argent qu'il gagne au sein de cette entreprise et les marges de crédit importantes que lui consent la Banque lui permettent d'acheter un grand nombre d'actions de HBC, dont le prix a diminué en raison de la fin récente du monopole de la Compagnie. Peter C. Newman parle de Smith comme du père des opérations d'initiés au Canada; cette description est tout à fait juste. Cependant, les temps et les mœurs étaient différents de ceux d'aujourd'hui, et au lieu d'être méprisé, Smith est perçu comme un homme d'affaires accompli, quelqu'un qui ne connaît pratiquement pas l'échec.

Politique, chemin de fer et ambition

Dès 1879, le poste de commissaire foncier cesse d'intéresser Smith, qui en démissionne. Maintenant âgé de 59 ans, il a passé près de 40 ans dans le commerce de la fourrure, aidé à mâter la rébellion menée par Riel et embrassé la vie politique, au fédéral comme au provincial. Qui plus est, il se lance dans l’aventure du chemin de fer et sa position de magnat lui vaudra plus tard la célébrité.

Au cours des dernières décennies du XIXe siècle, la construction de lignes ferroviaires est l’apanage de richissimes entrepreneurs — des hommes qui manœuvrent pour accroître leur fortune personnelle tout en prenant garde de ne jamais trop investir leur propre argent dans ces projets. Dès 1915, plus de 64 300 km (40 000 miles) de voie ferrée ont été construits et plus de 168 350 km2 (65 000 milles2) de terres ont été octroyées aux sociétés ferroviaires. La valeur totale de cet investissement public, sous forme de liquidités, de prêts, d’obligations et d’octroi de terres, excède 1,3 milliard de dollars et, pourtant, toutes les voies et toutes les sociétés appartiennent à des intérêts privés.

En route vers la rivière Rouge, en 1869, Smith s’enthousiasme pour le secteur ferroviaire. Au cours de ce voyage, il se rend aussi loin que possible en train : d’Ottawa à Toronto, puis à Chicago et à St. Paul, pour aboutir enfin à Breckenridge (Minnesota). En revenant à Montréal, Smith fait la connaissance d’un certain James Jerome Hill, entrepreneur d’origine canadienne établi à St. Paul. Les deux hommes discutent de la nécessité et de la faisabilité de prolonger la liaison ferroviaire jusqu’à la rivière Rouge. Smith sait que la vente de terres va bientôt constituer la principale source de revenu pour la Compagnie de la Baie d’Hudson. La vente de terres signifie, de surcroît, que l’Ouest sera prochainement converti à l’agriculture et que cette transition exigera un réseau de transport complexe reposant sur le rail. Cette rencontre entre les deux hommes aura des conséquences d’une portée considérable.

En 1871, la Colombie-Britannique se joint à la jeune Confédération contre la promesse que le chemin de fer sera prolongé jusqu’au Pacifique. La Compagnie de chemin de fer du Canadien Pacifique, sous la direction de Sir Hugh Allan, magnat montréalais du transport de fret, est constituée la même année pour exécuter ce contrat lucratif accordé par le gouvernement. Afin de s’assurer que son groupe obtienne la charte du chemin de fer, Allan verse des dons secrets, de l’ordre de 100 000 $, à John A. Macdonald et au parti conservateur. Il prend aussi des dispositions pour que sa banque efface les dettes personnelles du premier ministre, totalisant plus de 80 000 $.

Vers la fin de la difficile campagne électorale fédérale de 1872, Macdonald, aux abois, demande et reçoit des fonds additionnels de Allan et de son groupe. Le gouvernement conservateur est reporté au pouvoir par seulement deux sièges de majorité. On découvre alors des télégrammes confirmant les contributions électorales.Le «Scandale du Pacifique», ainsi qu’on l’a appelé, éclate au grand jour. Un vote de confiance décisif est exigé à la Chambre des communes, et le sort du gouvernement de Macdonald repose finalement sur la voix d’un seul homme : le député conservateur de Selkirk, au Manitoba… Donald Alexander Smith.

Smith se précipite à Ottawa et arrive à temps pour le vote. Macdonald exhorte Smith de lui accorder son appui, mais ce dernier a une exigence en tête : il veut obtenir l’amnistie pour Louis Riel ainsi que le paiement d’une dette de 3 000 $ qu’il a contractée pour «persuader» Riel et ses compagnons de la bonne foi d’Ottawa, lorsqu’il s’était rendu à la rivière Rouge. Macdonald accepte la deuxième condition, mais n’ose pas accorder le pardon à Riel, de peur de susciter la colère de son caucus ontarien. Smith prend la parole en Chambre et, après un long discours au cours duquel il dénonce l’invasion de la vie privée qui a permis la divulgation du contenu des télégrammes, il déclare enfin, qu’en son âme et conscience, il ne peut pas appuyer Macdonald. Le gouvernement tombe. À l’issue des élections qui suivent, Smith est réélu dans la circonscription de Selkirk, mais cette fois-ci comme député libéral, sous le nouveau gouvernement d’Alexander Mackenzie. Comme on s’en doute, Macdonald est furieux.

En 1874, Smith convainc son cousin George Stephen, président de la Banque de Montréal, ainsi que J.J. Hill et Norman Kittson, de former un consortium pour racheter la première division de la société St. Paul and Pacific Railway, en faillite, et relancer ensuite la société sous le nom de St. Paul, Minneapolis and Manitoba Railway. Au cours des 30 années qui suivent, le chemin de fer va rendre ces associés extrêmement riches, mais il leur faut d’abord prolonger jusqu’à Winnipeg la liaison ferroviaire qui ne dépasse pas la frontière américaine. Pour ce faire, l’approbation du gouvernement est nécessaire et, en raison de la participation de Smith au projet, tout cela n’ira pas de soi.

Ayant changé de parti, Smith siège toujours comme député du gouvernement élu et il manœuvre pour obtenir, avec ses associés, le contrat de la ligne secondaire.George Stephen exerce aussi d'intenses pressions auprès de Mackenzie pour qu’il octroie le contrat de la nouvelle ligne à son consortium. Lorsque le projet de loi est finalement présenté en Chambre en 1878, le nom de Smith brille par son absence et le premier ministre Mackenzie nie toute influence dans ce projet. Qu’à cela ne tienne : les Conservateurs expriment des doutes sur la légitimité de l’affaire de même que sur la participation de Smith. Tandis que les Libéraux font adopter le projet en Chambre, le sénat conservateur y oppose son veto. Le consortium Stephen/Smith se ravise alors et demande seulement les droits d’exploitation, faveur qui sera finalement accordée au groupe le tout dernier jour de la session parlementaire. Fort des droits d’exploitation de la ligne secondaire de Pembina, valables pour 10 ans, le consortium gagne de facto le monopole du transport de fret dans l’Ouest canadien, une fois la ligne secondaire reliée à la voie principale de St. Paul, Minneapolis and Manitoba.

Aux élections suivantes, Smith est dans la mire des Conservateurs, qui gagnent haut la main. Smith est élu dans sa circonscription, mais il est accusé d’avoir acheté des votes. L’enquête judiciaire dont il fait l’objet est viciée, le juge chargé de l’affaire ayant une dette à l’égard de Smith. Au cours de l’élection partielle de 1880, Smith se présente comme candidat indépendant, mais il est défait… une défaite qui aura du bon. En effet, la loi régissant la constitution de la Compagnie de chemin de fer du Canadien Pacifique, promulguée en 1874, interdit strictement la participation de députés au consortium ferroviaire. Libre de toute attache politique donc, Smith peut se joindre au groupe qui achèvera la construction de la ligne en 1885.

L'honorable Donald A. Smith plante le dernier clou du chemin de fer Canadien Pacifique, le 7 novembre 1885
Alexander Ross / Bibliothèque et Archives Canada/C-003693

L’apport de Smith au Canadien Pacifique est d’ordre financier. La réputation personnelle de Smith et celle de George Stephen ouvrent les portes qu'il faut pour obtenir les prêts nécessaires à cette entreprise d’envergure. À plusieurs occasions déterminantes, des capitaux sont injectés dans le projet, grâce à la garantie des marges de crédit personnelles des deux cousins. La pose du dernier crampon, en 1885, est une reconnaissance officielle de la contribution de Smith : non seulement a-t-il le privilège de tenir la masse au cours de la cérémonie, mais le lieu reculé où la scène se déroule, à Eagle Pass dans la chaîne de Selkirk, sera nommé Craigellachie en l’honneur des ancêtres de Smith et de son cousin, originaires des Highlands d’Écosse.

Tout au long de cette période, Smith demeure au service de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Commissaire en chef de 1871 à 1873, puis commissaire aux terres de 1874 à 1879, il n’assume pas de fonctions officielles au cours des années qui suivent, mais continue à acquérir frénétiquement les actions de la Compagnie, si bien que, vers 1883, il est actionnaire majoritaire et se fait élire au Comité de Londres, qui est le conseil d’administration de la Compagnie. Il retrouve là son collègue du Canadien Pacifique, Sandford Fleming, déjà administrateur de la Compagnie et un des rares amis intimes de Smith. Smith obtient que lui et son ami soient chargés d’un nouveau sous-comité qui supervisera les activités de la Compagnie au Canada. Ainsi, il s’assure une influence prépondérante sur les affaires de la division foncière de la Compagnie. Le commissaire aux terres en poste, Charles John Brydges, est forcé de rendre compte directement à Smith. Dès lors, Smith est en bonne position pour spéculer sur les propriétés foncières et il commence à acquérir des lots à Winnipeg, dans le but de les revendre à profit, une fois la liaison du Canadien Pacifique achevée.

Dernière réunion du conseil des hauts dirigeants mandatés de la Compagnie de la Baie d'Hudson, Queen's Hotel, Winnipeg, 1887
ACBH 1987/363-E-715/10B

Le premier train transcontinental du Canadien Pacifique (CP) quitte Montréal pour Port Moody, C.‑B., le 28 juin 1886, sept mois à peine après la pose du dernier crampon. Cette année-là, Smith est fait chevalier en reconnaissance de son travail au Canadien Pacifique. En 1887 il devient président de la Banque de Montréal et préside la dernière assemblée du Conseil du Département du Nord, organisée par la Compagnie de la Baie d’Hudson à Winnipeg. Lors de cette assemblée, la Compagnie annonce qu’il n’y aura plus de nominations aux postes de négociant en chef et d’agent principal. Les employés de longue date qui espéraient obtenir une telle promotion se trouvent pour ainsi dire confinés à leur poste. Le commerce de la fourrure ne sera plus jamais pareil.

Maintenant que le chemin de fer est devenu une réalité, Sir Donald Smith, nouvellement anobli, et Sir John A. Macdonald se réconcilient. En 1887, le Parlement lève les restrictions empêchant les actionnaires du CP d’occuper un siège; Smith se présente alors comme Conservateur et est élu dans la circonscription de Montréal‑Ouest; il occupera ces fonctions pendant neuf ans.

Gouverneur et baron

À 68 ans, Sir Donald Smith, chevalier commandeur de l’Ordre de Saint-Michel et Saint-George (KCMG), s’apprête à entreprendre la dernière étape de sa carrière, qui lui permettra d’accéder à la direction suprême de la Compagnie qu’il a servie toute sa vie. La mort du sous‑gouverneur Sir John Rose en 1888 crée une vacance; Smith est nommé au poste, mais n’y restera pas longtemps. L'année suivante en effet, le gouverneur Eden Colville, fils de l’ancien gouverneur Andrew Colville, premier gouverneur à réellement tenir la fonction au Canada et à avoir une connaissance directe de la traite des fourrures, prend sa retraite, laissant la voie libre à Smith pour lui succéder. Voilà donc que l’homme qui avait commencé sa carrière en classant des peaux de rats musqués à l’entrepôt de Lachine se retrouve aux commandes de l’entreprise au grand complet.

Le premier geste d’importance que fait Smith en tant que gouverneur est de mettre fin à l’emploi du commissaire aux terres Charles John Brydges qui lui avait succédé à ce poste en 1879. Brydges est partisan de la vente rapide des terres, parfois au détriment du prix obtenu. Quand enfin le conseil d’administration décide qu’il doit partir, Brydges a déjà conclu deux importantes transactions foncières à Winnipeg sans l’approbation préalable du conseil; les deux se soldent par des manques à gagner. Pas le type de comportement qu’un homme comme Donald Smith peut tolérer bien longtemps.

Entouré d’un conseil dont les membres pensent comme lui, Smith mène les destinées de HBC comme il l’entend. Bien que le commerce de la fourrure perde de l’importance, la Compagnie s'intéresse à d'autres espèces que le castor, jusqu’à tenir un assortiment courant de plus de 20 espèces. Les budgets sont étroitement contrôlés et les excès et le gaspillage, désapprouvés. Le principe directeur est la valeur pour les actionnaires, une vision facile à réaliser quand le gouverneur et l’actionnaire majoritaire ne sont qu’une seule et même personne. En 1893, Smith annule définitivement l’Acte unilatéral. Les hauts dirigeants de la traite des fourrures, soit les négociants en chef et les agents principaux qui, depuis 1821, étaient considérés comme des associés et avaient droit à 40 % des bénéfices tirés de la traite, deviennent de simples salariés de la Compagnie. Ce revirement vient confirmer, si besoin en était, que la traite des fourrures n'est plus le principal secteur d’activité de la Compagnie.

À l’instar de nombreux millionnaires de son époque, Donald Smith croit fermement qu'il a l’obligation morale de mettre sa fortune au service de la société. Il s’illustre comme l’un des plus généreux philanthropes que le Canada ait connus. Parmi les bénéficiaires des largesses de Smith, mentionnons l’Université McGill. Fervent partisan de l’éducation supérieure pour les femmes, à une époque où la question comptait nombre de détracteurs, Smith fait don de 50 000 $ pour établir une fondation vouée à l’instruction des femmes, laquelle donnera plus tard lieu à la création du Collège Royal Victoria de l’Université McGill. En 1889, Smith est nommé recteur de l’Université McGill. Les étudiantes du nouveau collège honorent le fondateur en se surnommant les Donaldas, et en appelant leur cercle de débats Delta Sigma, les lettres grecques «D» et «S». Smith et son cousin George Stephen contribuent aussi pour une large part au capital de départ de l’Hôpital Royal Victoria de Montréal dont la construction commence en 1887 en l'honneur du jubilé d’or de la reine Victoria.

Résidence de Sir Donald Smith, Montréal
Albertype Company / Bibliothèque et Archives Canada/PA-032073

En 1896, Donald Smith est nommé au poste de haut-commissaire canadien au Royaume-Uni, le poste le plus élevé de la diplomatie canadienne. Le titulaire doit non seulement représenter les intérêts canadiens outre-mer, mais aussi jouer un rôle actif dans l’immigration et les finances. L’année suivante, Smith participe avec enthousiasme aux célébrations entourant le jubilé de diamants de la reine Victoria. Ce même été, la reine confère la baronnie à «Votre Grâce du Labrador». Après quelques délibérations, Smith choisit comme dénomination Baron Strathcona of Glencoe and Mount Royal, en considération de ses racines écossaises et canadiennes. Il choisit comme armoiries un castor grignotant un érable; et comme devise, PERSÉVÉRANCE, un mot qui résume magnifiquement sa carrière.

Au plus fort de la Guerre des Boers, Strathcona monte un régiment de cavalerie privé, Lord Strathcona’s Horse, au coût de un million de dollars. Plus tard, il achète le vaisseau Discovery, à bord duquel l’explorateur Robert Scott a mené des expéditions en Antarctique dans les années 1901‑1904, et l’affecte au service de HBC dans le Nord pendant cinq ans. Par la suite, il offrira le vaisseau au mouvement scout, étant lui‑même un fidèle adepte du fondateur du mouvement, Sir Robert Baden‑Powell.

Strathcona ne perdra jamais son intérêt pour l’immobilier, et pas seulement en sa qualité de gouverneur de HBC. Il est également investisseur dominant et administrateur de la Canada North-West Land Company (CNWL), fondée en 1882 dans le but de faire l’acquisition de 5 millions d’acres des terres de la Couronne octroyées au CP. En 1909, la vente des terres culmine dans l’Ouest et Strathcona profite de chacune de ses transactions dans ce secteur. L’immigration est en hausse : des colons arrivent par les nouveaux bateaux du CP, partent pour l’Ouest à bord de trains du CP afin de cultiver des terres achetées du CP, de HBC ou de la CNWL Company; ils se procurent ensuite les articles dont ils ont besoin pour eux-mêmes et leur foyer dans les magasins HBC.

En 1907, Leonard Cunliffe se joint au conseil d’administration de HBC, remplaçant Sir Sandford Fleming, qui prend sa retraite. Deux ans plus tard, Cunliffe invite le directeur général de Harrods, Sir Richard Burbidge, à l’accompagner au Canada pour se pencher sur les activités de commerce de détail de la Compagnie. Le rapport rédigé par Burbidge aura des conséquences énormes pour HBC. Choqué de voir à quel point les magasins HBC sont inadéquats, Burbidge recommande la restructuration de la Compagnie en trois secteurs distincts : le commerce des fourrures; l’immobilier; et le commerce de détail, chacun avec sa propre direction. Il propose ensuite une série de mesures pour moderniser et revigorer les activités de commerce de détail. En 1910, un certain nombre de nouveaux administrateurs sont élus, notamment Burbidge; ils ont une vision claire de ce qu’il faut faire. En plus de souscrire à la restructuration proposée, le conseil nomme aussi trois hommes d’affaires de Winnipeg (Sir Augustus Nanton, George Galt et Sir William Whyte) comme conseillers aux activités canadiennes. Ainsi se forme le noyau du Comité canadien, qui assurera plus tard la gestion courante des affaires de la Compagnie.

Smith ralentit quelque peu, mais ne perd en rien son goût pour les affaires. En 1909, on lui demande de devenir président de la toute nouvelle Anglo-Persian Oil Company, filiale de la Burmah Oil, un important consortium pétrolier formé dans le but d’exploiter des concessions pétrolières en Birmanie et en Perse (l’Iran d'aujourd'hui). Smith accepte aussitôt, investissant même au moins 1,5 million £ en son nom personnel dans l’entreprise. Ce placement se révèle judicieux : en 1912, le gouvernement britannique décide d’investir 2,2 millions £ dans l’entreprise, garantissant ainsi à la Marine royale une source sûre de pétrole à prix fixe, à l’aube de la Première Guerre mondiale.

Le 21 janvier 1914, seulement dix semaines après la mort de sa femme bien‑aimée, Isabella Hardisty Smith, avec qui il vécut soixante ans, Donald Smith, Lord Strathcona, meurt d’un arrêt cardiaque, à 93 ans. Il a passé 75 de ces années au service de HBC. Il aura des funérailles nationales à l’Abbaye de Westminster. Au Canada, les drapeaux qui flottent sur les immeubles de la Banque de Montréal et du CP sont mis en berne et les travaux du Parlement sont ajournés pour souligner son décès. C'est la fin d’une époque et de la carrière remarquable d’un homme qui façonna l’histoire du Canada autant que celle de HBC.