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Ralph Parsons : « Le roi de la terre de Baffin »

Ralph Parsons au travail, à son bureau, 1920.

ACBH 1985/36/N6177

Ralph Parsons est né dans le petit village pêcheur de Bay Roberts en 1881. Il a passé quatre décennies au service de la Compagnie de la baie d'Hudson, gravissant les échelons de la hiérarchie administrative pour atteindre finalement le sommet de la division de la Traite des fourrures, tout en contribuant largement aux prétentions du Canada à l'Arctique. À sa retraite, en 1940, il est retourné à Terre-Neuve où il a passé le restant de sa vie. Ralph Parsons est décédé en 1956.

La Compagnie de la baie d'Hudson avait affirmé ses prétentions au Labrador dès 1752. Mais ce n'est qu'en 1834, après avoir éliminé la majeure partie de la concurrence dans le secteur de la traite des fourrures de ses territoires de l'Ouest, que le premier poste de traite y a été établi, à Rigolet. C'est d'ailleurs à cet endroit que le futur gouverneur Donald Smith commencera à travailler pour la Compagnie en 1838. Au cours des décennies suivantes, la Hbc allait bâtir une série de postes partout au Labrador et dans le Nord du Québec.

En 1898, Parsons s'est joint à ce réseau de postes bien établi. On l'a engagé comme tuteur pour les enfants de James Fraser, intendant du poste de Cartwright. En 1900, avec l'appui de M. Fraser, Parsons est venu grossir les rangs de la Compagnie à titre de commis.Coïncidence historique : c'est à Rigolet qu'il a fait ses premiers pas en tant qu'apprenti. En 1905, on l'a muté au poste de North West River à titre de directeur, avant qu'il ne retourne à Cartwright en 1907 où il a occupé les mêmes fonctions. Deux ans plus tard, Parsons est mandaté pour aller dans le Nord afin d'amorcer le commerce avec la population inuit. Jeune et toujours prêt à relever des défis, il s'est dirigé vers le détroit d'Hudson après quelques préparatifs sommaires (la norme à l'époque) avec une équipe composée d'un menuisier, d'un guide et de quelques assistants. Bien qu'il n'ait pu s'en douter à ce moment-là, l'établissement du poste du cap Wolstenholme constituerait un point tournant dans sa carrière. Lui et deux de ses compagnons allaient toutefois frôler la mort avant d'en arriver là!

Habitation Hbc avec génératrice éolienne, cap Wolstenholme (Québec), vers 1944.

Le cap Wolstenholme avait été choisi pour installer le premier poste de traite du détroit d'Hudson parce qu'il semblait l'endroit idéal pour faire la traite avec les Inuits. Au début de la première décennie du XXe siècle, la Compagnie a vu que la demande pour la fourrure de renard arctique s'apprêtait à connaître un essor phénoménal – et l'Arctique canadien représentait alors un vaste réservoir inexploité de cette ressource. La première étape dans le développement du commerce de la fourrure de renard arctique était donc d'établir des relations avec les Inuits, qui exploitaient déjà le renard. Toutefois, quand Parsons est arrivé au cap Wolstenhome, il n'y avait aucun client en vue. Puisque les Inuits étaient des nomades, il se dit que ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils n'apprennent qu'un magasin s'offrait à eux.

Néanmoins, Parsons décida de ne pas attendre et d'aller à la recherche des camps estivaux inuits afin d'accélérer la création d'une clientèle. Dès que les fondations du poste ont été jetées, Parsons et deux guides se sont embarqués sur leur petit voilier et ont pris le sud, le long de la côte. Pendant la deuxième nuit de leur expédition, une bourrasque a détruit le bateau et la plupart de leurs biens : il ne leur restait que pour vingt-quatre heures de provisions. Le parcours fut sans merci, et il leur a fallu quatre jours de marche pour rejoindre le poste. Ils ont dû déchirer leurs vêtements pour se protéger les pieds des roches acérées et sont donc arrivés au poste nus, à demi-conscients et les pieds ensanglantés.

Il faudra encore deux ans avant que l'on voie les premiers clients du poste du cap Wolstenholme, mais au bout du compte, il a été rentable. En fait, la mésaventure initiale de Parsons a plutôt renforcé son désir de réussite. En effet, il a ouvert deux douzaines d'autres postes dans l'Arctique, surtout sur l'île de Baffin, au Labrador et au Québec. Au fil des ans, de promotion en promotion, Parsons recevait de plus en plus de responsabilités et était chargé d'un territoire de plus en plus grand. En raison principalement de l'établissement de postes aux environs du détroit d'Hudson, notamment sur la rive sud de l'île de Baffin, Parsons a été surnommé «  le roi de la terre de Baffin ». Graduellement, avec constance, il s'est frayé un chemin dans la hiérarchie de la Compagnie pour se hisser au poste de commissaire à la Traite des fourrures le 1er janvier 1931.

Ralph Parsons assis devant un feu de camp.

ACBH 1985/36/N6225

Au plus fort de la grande dépression, et dans un marché de la fourrure chutant à un creux record, Parsons avait la lourde tâche de réorganiser la division. Bien qu'il ait progressé pour renouer avec la rentabilité, ses avances demeuraient modestes en raison d'une économie mondiale qui ne parvenait pas à récupérer rapidement. Sa tâche était aussi compliquée par le fait qu'il ne voyait pas toujours les choses du même œil que les stratèges de la Compagnie. Le Comité canadien à Winnipeg et le conseil d'administration à Londres voulaient adopter une stratégie audacieuse et des mesures draconiennes. Parsons, lui, était un homme très terre à terre qui n'avait que bien peu d'estime pour les réformes que ses collègues voulaient instaurer. Le Comité canadien voulait réduire le nombre de postes dans l'Arctique et adopter un marchandisage de détail moderne ainsi que d'autres techniques; Parsons n'en voyait pas la raison. Il est resté fidèle à un modèle de gestion qui conférait au commissaire à la Traite des fourrures un pouvoir quasi autocratique, modèle qui s'opposait radicalement à la nouvelle réalité. Pour sa part, il croyait que rien n'avait vraiment besoin de changer. Selon lui, pour que la Compagnie soit rentable, il ne fallait que retourner aux valeurs de base de la traite des fourrures : un travail acharné combiné à un assortiment de produits qui répondent aux besoins essentiels des trappeurs.Il ne cachait d'ailleurs pas sa loyauté envers les hommes « de terrain » et son dégoût pour un programme de fermeture de postes qui déplacerait des gens et bouleverserait ainsi leur vie et leur carrière.

Les divergences étaient irréconciliables et Parsons ne pouvait pas gagner. Frustré, mais fier de ses réalisations, Ralph Parsons prend sa retraite comme commissaire à la Traite des fourrures en 1940. Malgré ses désaccords avec ses supérieurs, il est parti sans rancœur et a laissé un souvenir chaleureux à tous ceux qui l'avaient côtoyé. La Compagnie allait d'ailleurs offrir divers travaux à forfait à Parsons pendant le reste de sa vie. Au besoin, il apportait son expertise au bureau du district de l'Est.

Tout au long de sa carrière avec la Compagnie, Ralph Parsons a eu la chance d'être au bon endroit au bon moment. La mise en place de ses postes en Arctique a contribué en grande partie à l'établissement de communautés permanentes partout dans le Nord, donnant ainsi du poids aux prétentions du Canada à ce territoire. Ironiquement, le legs historique de Parsons, un fier Terre-Neuvien à une époque où Terre-Neuve était encore une colonie indépendante, aura été une contribution à l'essor du Canada.