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Armoiries de HBC, 1756

Quand on pense à la Compagnie de la Baie d’Hudson, on évoque souvent le rôle qu’elle a joué dans la traite des fourrures et l’histoire du Canada, vaste territoire isolé. Mais cela reste une vision réductrice d’une réalité complexe. En fait, les racines de la Compagnie de la Baie d’Hudson (« HBC ») sont profondément ancrées dans le développement du commerce moderne, comme il s’est fait au cours des 16e et 17e siècles. À cette époque, les économies des puissances européennes étaient en pleine période de transition, les petites entreprises familiales et réseaux privés d’activité commerciale cédant la place à de grandes sociétés nationales et multinationales se fondant sur le principe « moderne » de trouver des capitaux sur le marché.

Le mot compagnie lui‑même fait allusion à cette réalité. Dérivé des mots latins cum, signifiant « avec », et panis, signifiant « pain », le mot compagnie faisait initialement référence aux « personnes avec qui on communiait », soit sa famille élargie. Les premières compagnies qui ont dépassé la taille de l’entreprise familiale en ont donc conservé de nombreux attributs. Les associés des Merchant Adventurers of England – société formée à la fin du 15e siècle pour vendre les lainages anglais en Europe – s’appelaient entre eux « frères », et leurs femmes, « sœurs », et tous se devaient un respect mutuel et étaient astreints à un code moral rigoureux ainsi qu’à un grand nombre d’autres règles. Le statut d’associé des Merchant Adventurers ne s’obtenait que par cotisation ou par succession et, dans les deux cas, exigeait une participation aux activités, au capital et aux risques.

Le type suivant d’unité commerciale à émerger a été la société de capitaux, une association de personnes et de capitaux qui distinguait la responsabilité des personnes qui dirigeaient la société de celles des personnes qui y avaient uniquement injecté des fonds. La société de capitaux a peu à peu remplacé l’entreprise familiale, s’imposant comme le modèle d’entreprise dominant en Europe. Parmi les avantages qu’elle présentait, mentionnons la discrétion : des associés « passifs » pouvaient participer à l’exploitation de l’entreprise sans que cela ne se sache. Les aristocrates et les bureaucrates y trouvaient particulièrement leur compte, la participation à des activités commerciales étant encore vue comme une grave perte de statut ou d’influence.

Le troisième type d’organisation commerciale à se développer a été la société par actions à responsabilité illimitée. Il s’agissait d’une association de capitaux seulement. Le capital social de la société formait un monobloc dans lequel les associés actionnaires détenaient des parts. Qui plus est, dans la plupart des cas, ces parts étaient non seulement transférables, mais également librement négociables et échangeables sur le marché. Les sociétés par actions à responsabilité illimitée sont devenues particulièrement populaires en Angleterre, surtout qu’après la Restauration de la monarchie en 1660, l’environnement commercial en Angleterre s’y était remarquablement amélioré. Ainsi, on comptait 24 sociétés par actions à responsabilité illimitée en Angleterre en 1668, auxquelles 150 autres s’ajoutèrent entre 1692 et 1695.

Sceau de la Muscovy Company,
1555
© Domaine public

Les sociétés par actions à responsabilité illimitée ont trouvé un créneau naturel dans le commerce extérieur. Le développement du commerce outremer, de quelque nature qu’il soit, représentait des frais et des risques qu’aucun simple particulier ne pouvait assumer. Déjà en 1553, la Muscovy (Russia) Company avait été mise sur pied sur le modèle de la société par actions à responsabilité illimitée pour une mission d’exploration particulière : découvrir un passage dans le nord menant vers l’Asie. Après un voyage réussi à la mer Blanche en 1555, la société a reçu une charte royale de la reine Elizabeth I lui conférant un monopole commercial avec la Russie. En 1646, les marchands anglais ont bien été expulsés de la Russie, mais le commerce reprit en 1660. La société perdit son monopole en 1698 et survécut jusqu’en 1917, mais pas en tant que société par actions à responsabilité illimitée. Les deux premières expéditions de Henry Hudson, menées en 1607 et en 1608, l’ont été pour le compte de la Muscovy Company.  Sa troisième, en 1609, qui l’a conduit à la découverte de la rivière Hudson, fut menée sous la gouverne de la Compagnie hollandaise des Indes orientales.

Logo de la Dutch East
India Company (VOC),
constituée en 1602
© Domaine public

En fait, il y avait plusieurs Compagnies des Indes orientales. Fondée par une charte royale accordée par la reine Elizabeth I le 31 décembre 1600, la Compagnie des Indes orientales (connue sous le sobriquet de John Company) est devenue l’entreprise commerciale la plus puissante de son époque. Basée à Londres, son influence s’est étendue à tous les continents : elle a présidé à la création de l’Inde britannique, a fondé Hong Kong et Singapour, et commissionné le capitaine Kidd pour combattre la piraterie. La Compagnie hollandaise des Indes orientales (la Vereenigde Oostindische Compagnie ou, littéralement, la « Compagnie réunie des Indes orientales ») a été créée le 20 mars 1602, quand le gouvernement néerlandais lui a octroyé le monopole du commerce avec les Indes orientales, un terme antérieurement utilisé pour décrire les territoires entourant la partie orientale de l’océan Indien, correspondant plus ou moins, aujourd’hui, à l’Inde et à l’Indonésie. Portant sur des produits de luxe comme les épices, la soie, le café, le thé, la porcelaine et les métaux précieux, le commerce avec les Indes orientales était extrêmement lucratif. Les Français, les Portugais et les Danois exploitaient également des sociétés engagées dans le commerce avec les Indes orientales.

D’autres sociétés ont été formées à des fins spécifiques : la Compagnie du Levant (1581), pour développer les échanges commerciaux des Anglais avec les Ottomans; la Compagnie de la Virginie (1606), pour établir une colonie permanente en Amérique du Nord et développer le commerce; et la Compagnie africaine (1660), pour exploiter la traite des esclaves. La dernière des grandes sociétés de commerce, la Compagnie des mers du Sud (1711), a été mise sur pied pour tirer profit du commerce avec l’Amérique du Sud, mais les spéculations et les fraudes eurent raison d’elle en 1720.

Comme d’autres sociétés munies de chartes royales, HBC a obtenu un monopole commercialen échange de l’avancée des ambitions nationales en matière de commerce, d’exploration et de colonisation. Mais ces monopoles étaient respectés uniquement dans la mesure où ils étaient exercés. Dans le cas de HBC, son entrée tardive à l’intérieur du territoire, de même que la vaste étendue de son domaine avaient rendu la concurrence inévitable. Dans ces circonstances, HBC opta pour une stratégie d’absorption de ses rivaux, principalement de la Compagnie du Nord‑Ouest, stratégie qui s’avéra gagnante. 

Considérée dans ce contexte plus large, la Compagnie de la Baie d’Hudson se révèle clairement un enfant de son époque. Le fait qu’elle soit la seule société de commerce à être demeurée en exploitation continue depuis cette époque témoigne de son adaptabilité tout au long de trois siècles de changements.