(untitled)

 

Une description de l’habitation de Samuel de Champlain, construite en 1608, relève clairement que celle-ci disposait d’un jardin potager. Cela n’a rien d’un hasard. Bien qu’ils soient moins voyants que les canons et les fortifications, les potagers n’en sont pas moins essentiels à la survie de toute colonie. En fournissant des aliments frais, ils contribuent à la santé des habitants en prévenant les maladies et en éloignant les menaces omniprésentes de famine.

Jusque dans les contrées les plus inhospitalières, la Compagnie de la Baie d'Hudson apporte les méthodes européennes de culture partout où elle s’installe. Mais les jardins potagers de HBC sont bien plus qu’un moyen de promouvoir la santé du personnel en poste à l’étranger, ils comportent aussi des avantages économiques évidents.

La femme et la famille de C.F. McIntyre dans le jardin du poste de HBC à Fort William.

ACBH 1987/363-F-67/4

Les postes de traite de HBC dépendent presque entièrement des denrées importées. La nourriture représente une dépense importante en plus d’accaparer un espace précieux dans la cale des navires. Dès 1674, on ajoute des semences de légumes et de céréales au ravitaillement annuel que reçoivent les comptoirs de traite afin de permettre à ceux-ci de démarrer leur propre production et d’ainsi réduire leur coûteuse dépendance aux produits européens. Les premiers essais sont peu concluants. Les céréales, particulièrement le blé, le seigle, l’orge et l’avoine, produisent de maigres récoltes. En supposant que les conditions de culture en Amérique du Nord étaient les mêmes que celles des régions d’Europe situées à pareille latitude, le Comité de Londres avait formé une hypothèse plus optimiste que scientifique.

Les premières archives de la Compagnie relatent abondamment les succès et les revers du jardinage en sol canadien, qui souffre entre autres du manque d’outils :

 

Monsieur,
Je regrette le piètre rendement de notre potager, mais je crains que nous ne puissions faire mieux, car nous avons épuisé les semences de l’année dernière, qui fut fort mauvaise, et celle-ci n’est guère meilleure. Sans parler que nous manquons de bêches; j’en demande chaque année depuis mon arrivée ici. Nous en avons bien reçu une l’an dernier, mais c’est la seule dont nous disposons.

Joseph Turnor, Frederick House, 25 mars 1808

Malgré tout, certaines cultures connaissent le succès espéré, même sous le climat rigoureux de la Baie d’Hudson : choux, navets, panais, carottes et pois donnent de bonnes récoltes, de même que les feuilles de moutarde, les pommes de terre et les oignons. Après 1774, lorsque la Compagnie étend ses activités à l’intérieur des terres, la culture de l’avoine et de l’orge devient plus fiable.

John Mannall, en particulier, mérite la considération de ces messieurs du Comité pour sa gestion économe de Frederick House. Il a épargné une telle quantité de provisions reçues d’Europe que son poste pourra presque se passer de viande importée le printemps prochain […]. Ses parcelles donnent tant d’avoine qu’il n’a aucun besoin de celle qui vient de Moose Factory. Il en produit suffisamment pour nourrir ses hommes et secourir les Indiens affamés. Les dépenses de son établissement ont diminué et le commerce s’est accru.

John Thomas, Moose Factory, 20 septembre 1791

En 1811, ce qu’il convient d’appeler le premier jardin potager à l’ouest des Rocheuses produit des pommes de terre, des navets et de l’orge à Fort St. James, dans le Nord de la Colombie-Britannique. Au fil de l’expansion de la Compagnie, on établit des postes dont la première fonction est d’apporter une aide logistique aux autres établissements de traite. En 1805, la Compagnie du Nord-Ouest fonde Fort Dunvegan, sur la rivière de la Paix, qui sert principalement de lieu d’approvisionnement en viande de bison et d’orignal et assure l’entretien des potagers, notamment pour les brigades. Après 1828, il n’est pas rare que la production de pommes de terre à Fort Dunvegan dépasse 250 barils par an (un baril équivaut environ à 41 litres). Au milieu du XIXe siècle, Donald Smith, 28e gouverneur de HBC, possède à North West River, au Labrador, une ferme de sept acres qui lui vaut une certaine renommée. En utilisant des abats de poisson comme engrais, Smith cultive concombres, citrouilles, pommes de terre et pois et se dote même d’une serre pour les légumes plus délicats. 

«Manuel pratique de jardinage» publié par HBC, 1940.
 

L’arrivée du XXe siècle ne freine en rien l’engouement de la Compagnie pour la culture potagère. Edith May Griffiths, qui tient une école pour Blancs et Métis à York Factory de 1912 à 1915, décrit dans ses mémoires les techniques de jardinage utilisées dans le Nord :

Grâce à leurs plates-bandes surélevées, les jardins produisent de beaux légumes […]. Le sol ne dégèle jamais sur plus de 18 pouces de profondeur. Les laitues et les radis viennent fort bien. Quant aux pommes de terre, elles sont un peu plus petites que la normale et les navets ont environ la taille d’un œuf de poule. Bien que menues, les carottes et les betteraves ont bon goût. Même les haricots et les pois arrivent à croître […]. Le potager de la Compagnie est situé près de l’école. Une clôture munie d’un portail en délimite les contours. Le sol y est amoncelé en petits monticules […] afin de profiter au maximum de l’ensoleillement au cours des longues journées du court été nordique […]. Les légumes qui poussent au-dessus du niveau du sol donnent de bons résultats. Dans certains cas, on recourt à la technique des couches chaudes pour protéger les plantes du gel hâtif.

Edith May Griffiths

Page du manuel pratique de jardinage à l'intention des postes de HBC, 1940.

Au milieu du XXe siècle, on trouve des manuels de jardinage dans les bibliothèques de tous les établissements de la Division des fourrures. La santé et le bien-être des employés et des clients des régions éloignées font l’objet d’une attention constante et le jardinage apparaît comme un moyen pratique de les promouvoir. Les instruments aratoires, les semences, les engrais et la formation sont offerts gratuitement et des prix récompensant les plus beaux potagers nourrissent une saine concurrence entre les postes. En 1942, on invite les jardiniers à présenter les fruits de leur labeur dans le cadre d’un concours comptant quatre catégories : légumes, légumes champions, fleurs et potagers arctiques. Cette dernière est bien sûr réservée aux habitants du Grand Nord. Signe des temps, le concours de fleurs ne s’adresse qu’aux épouses et aux parentes des membres du personnel!