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Les grands magasins Woodward's

L’origine des fameux magasins Woodward's de Vancouver remonte à 1875 dans l’île de Manitoulin, sur le lac Huron. C’est là que Charles Woodward, qui veut se distancer de l’agriculture, ouvre son premier établissement avec l’aide de son beau-frère. Son petit magasin a pour clients les nouveaux arrivants dans cette localité agricole qui en est alors à ses débuts. L'échec vient rapidement, car Woodward, sans expérience et âgé d’à peine 23 ans, fait trop facilement confiance aux gens. Il accumule rapidement de très lourdes dettes. Les 18 années suivantes (qui précèdent son départ pour Vancouver) se révèlent très dures pour lui et sa famille. Son apprentissage du commerce est difficile et le mène un peu partout dans le nord de l’Ontario, où il ouvre plusieurs magasins plus ou moins rentables. Il tire de tout cela deux leçons qu’il n’oubliera jamais : ne pas vendre à crédit, et toujours superviser étroitement les activités du magasin.

Premier magasin Woodward's sur l'éle Manitoulin, vers 1870

Premier magasin Woodward's sur l'île Manitoulin, vers 1870

En avril 1890, un incendie qui semble avoir été d'origine criminelle détruit le magasin de Charles Woodward à Thessalon (Ontario). Cet incident met un frein définitif aux ambitions de ce dernier dans sa province natale. Découragé par tous les revers qu’il a subis, il se joint aux vagues d’émigrants qui se dirigent vers l’ouest en espérant y connaître des jours meilleurs. Dès son arrivée à Vancouver en 1891, il part à la recherche d’un bon emplacement pour un nouveau magasin, qu’il ouvre en mars 1892 au coin de la rue Harris, aujourd’hui Georgia, et de l’avenue Westminster, aujourd’hui Main, alors voie principale menant à la ville en pleine croissance de New Westminster. Criblé de dettes, Woodward peut difficilement assumer ses paiements mensuels dans les premières années, mais en dépit d’une récession et du décès de sa femme et de deux de ses enfants, emportés par la tuberculose à l’été 1892, il survit à la tourmente et parvient à bien établir son commerce.

En 1902, il décide de s’engager dans une nouvelle étape importante : sur l’avis de son avocat, il s'associe à six autres personnes et constitue en société une nouvelle entreprise, Woodward's Stores Limited. Celle-ci ouvre un magasin l’année suivante au coin des rues Hastings et Abbott, dans Gastown. Le partenariat tourne cependant vite au vinaigre. Woodward décide alors de vendre son magasin initial afin de pouvoir racheter les parts de ses associés dans la nouvelle entreprise. En 1904, il redevient ainsi le seul patron de son établissement.

Dans les dix premières années du XXe siècle, les affaires prospèrent au rythme accéléré du développement de Vancouver, qui comptait environ 14 000 habitants au moment de l'ouverture du premier magasin de Woodward, en 1892. Quinze ans plus tard, elle en compte déjà 60 000 et elle frôlera le seuil des 130 000 habitants en 1912. Dans ce contexte, les commerçants bien établis et menant leurs affaires avec une éthique exemplaire n’ont aucune difficulté à tirer parti d’une telle croissance. Woodward peut ainsi finalement connaître le succès qu’il recherchait tant depuis ses débuts.

Magasin Woodward's, 1892

Magasin Woodward's, 1892

Charles Woodward tient à ce que sa famille prenne part à ses affaires; ses fils se joignent donc tous à l’entreprise. L’aîné, John N.(«Jack»), qui est pharmacien, y entre en 1895. Son frère Donald s’y joint un peu avant 1900 à titre de commis-comptable, mais démissionnera en 1909; puis ce sera le tour de William en 1907, lui aussi comme commis-comptable, et enfin de Percival en 1907, en tant que vendeur. Même si John meurt prématurément de la tuberculose en 1900, Charles Woodward trouve réconfortant de voir tous ses fils aussi intéressés par l’entreprise. Quand Jack entre en scène en 1895, Charles ampute le secteur de l’épicerie du magasin d’un espace qui permet d’aménager un comptoir de pharmacie offrant des produits de qualité à bas prix. Charles achète la marchandise et le matériel d’un ancien pharmacien, et ouvre sa pharmacie malgré l’opposition commune des pharmacies indépendantes et du corps médical, qui a une perception très négative des médicaments à bas prix. L’approvisionnement demeure difficile jusqu’à ce que le parlement provincial interdise la fixation des prix et les barrières au commerce. Charles ne regrettera jamais sa décision; il affirmera d’ailleurs qu’à compter de ce moment, il prend la résolution de «toujours aller de l’avant».

Quand Charles songe à prendre sa retraite en 1911, son entreprise est très respectée et réputée à Vancouver. Les soldes Jours à 25 cents, introduits en 1910 (qui passeront à 45 cents, à 95 cents, et enfin à 1,49 $ au fil des décennies), comptent pour beaucoup dans ce succès. La vie de retraité ne convient toutefois pas à Charles, qui reprend bientôt son poste de président de l’entreprise et l'occupera pendant encore 6 ans. Il ne prendra en fait jamais vraiment sa retraite, mais à partir de 1919, il se sent suffisamment à l’aise pour céder à ses fils le contrôle complet des activités du magasin. Il ne sera pas toujours d’accord avec les décisions qu’ils prendront ultérieurement, loin de là, mais il se laissera finalement toujours convaincre.

À cette étape de sa vie, Charles Woodward passe fréquemment de longues périodes en Californie. Après quelques mois d’absence, il revient pour s’assurer que tout va pour le mieux. L’une des premières fois qu’il revient ainsi de Californie, en 1919, il est horrifié de constater qu’une décision impensable a été prise : on a retiré le comptoir du secteur de l’épicerie et les clients se servent eux-mêmes! Ses fils auront fort à faire pour le persuader, mais il finira par donner son accord. Cette décision se révélera bientôt être la bonne, car le magasin se mettra rapidement à faire d’excellentes affaires!

Magasin Woodward's, 1903

Magasin Woodward's, 1903

Se sentant un peu laissé pour compte, Charles Woodward décide en 1922 de se rendre à Edmonton pour explorer la ville. Impressionné par ce qu’il voit, il fait enregistrer l’appellation «C. Woodward (Edmonton) Ltd.» en juin de cette même année, les seuls administrateurs étant lui-même et sa seconde femme, Alice. Quatre ans plus tard, ils ouvrent un magasin au centre-ville d’Edmonton et doivent affronter la concurrence féroce des autres détaillants.

Pendant que Charles s’occupe de ses affaires et de politique (il sera député de Vancouver de 1924 à 1928) tout en continuant de séjourner souvent en Californie, ses fils continuent d’apporter des améliorations au magasin de Vancouver. Entre 1924 et 1928, le nombre de clients passera de 5 à 9 millions! Sur une période plutôt courte, on y fait plusieurs agrandissements et ajouts. Le magasin occupe pour la première fois tout un pâté de maisons en 1925; en 1927, on a déjà fait passer à sept son nombre d’étages. Pendant tout ce temps, le magasin d’Edmonton évolue parallèlement à celui de Vancouver, mais ce n’est qu’à la mort de Charles en 1937 que les deux établissements seront regroupés sous une seule structure administrative.

Les années 1920 et 1930 sont des années de croissance tous azimuts. Tandis que les affaires des magasins de Vancouver et d’Edmonton croissent de façon exponentielle, le service des commandes postales de l’entreprise veille à ce que les habitants de toutes les localités de l’Ouest du Canada non desservies par un magasin Woodward's puissent néanmoins y faire leurs achats. À la mort de son père, William (Billy) Woodward est nommé président. Il occupera ce poste pendant quelques années, jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale : il part alors pour Ottawa, où il contribuera à l’effort de guerre pendant deux ans à titre de «collaborateur bénévole». À son retour en Colombie-Britannique en 1941, il est nommé lieutenant-gouverneur. Après un premier mandat à ce poste, il en refuse un second en 1946, préférant se retirer dans une ferme qu’il avait achetée dans la péninsule de Saanich (au nord de Victoria), et continuer à diriger son entreprise.

Le fils de Billy, Charles Namby («Chunky»), participe aussi à l’effort de guerre au sein des 12th Manitoba Dragoons, de 1942 à 1945. Il a l'esprit plutôt rebelle; il aurait d’ailleurs préféré être cow-boy plutôt que de travailler au magasin familial. À son retour de la guerre, il se joint néanmoins à l’entreprise à titre d’«apprenti» de John Haddock, l’un des membres du conseil d’administration. En sa compagnie, il parcourt l’Angleterre et l’Europe continentale afin de rétablir les relations d’affaires interrompues par la guerre. En 1946, il décide de prendre un véritable engagement à l’égard de l’entreprise, ce qui signifie qu’il la dirigera un jour. Même s’il est «le fils du patron», il ne bénéficie pas pour autant d’un traitement préférentiel. Quand l’entreprise ouvre son troisième magasin à Port Alberni, en 1948, on l’envoie y travailler, ce qui lui donne l’occasion d’assumer lui-même toutes les tâches essentielles au bon fonctionnement d’un magasin. C’est une expérience dont il affirmera plus tard être très fier.

Charles Woodward, vers 1910

Charles Woodward, vers 1910

Pendant que Chunky fait son apprentissage et gravit rapidement les échelons de la hiérarchie, son père et son oncle Percival («Puggy») continuent de diriger l’entreprise et ont d’ambitieux projets. Le magasin de Port Alberni avait été ouvert dans le but d’y mettre à l’essai de nouveaux concepts que l’on pourrait appliquer lors de l’ouverture de magasins dans de nouvelles localités. Le magasin Park Royal est le premier de ces nouveaux établissements, et son côté innovateur fait vraiment sensation! La famille Woodward a en effet décidé de miser sur le concept du centre commercial, car elle croit que c’est la voie de l’avenir. Cette conviction donnera naissance au Park Royal Shopping Centre, dans l’ouest de Vancouver, qui ouvrira en 1950.

Les années 1950 sont peut-être la période la plus mouvementée de l’histoire de l’entreprise, qui donne libre cours à ses projets d’expansion et ouvre 2 centres commerciaux et 2 magasins indépendants. En 1955, Percival quitte l’entreprise et crée, avec sa femme, la «Mr. and Mrs. P.A. Woodward Foundation» dans un but philanthropique. La plus importance contribution que fait celle-ci sera aussi sa dernière, soit un don de 3,5 millions de dollars pour la construction du Health Science Centre de l’université de Colombie-Britannique (UBC). En 1956, Billy laisse le poste de président à son fils afin de passer plus de temps à sa ferme. Il meurt l’année suivante. Ainsi, la direction de l’entreprise se trouve en très peu de temps entièrement et radicalement transformée.

Pendant les 25 premières années de sa direction par Chunky, Woodward's connaît une expansion qui en fait un détaillant majeur dans l’Ouest canadien. Elle ouvre 18 magasins en Colombie-Britannique et en Alberta qui seront souvent les têtes de pont de grands centres commerciaux, comme le Chinook Centre et le Market Mall à Calgary, ou le Southgate Centre et le Edmonton Centre à Edmonton. Le chiffre d'affaires fait plus que décupler, passant de moins de 100 millions de dollars à plus de un milliard grâce à un contexte économique qui n’a jamais été aussi favorable.

Liste de prix des commandes postales Woodward's, avril 1940

Liste de prix des commandes postales Woodward's, avril 1940

Tout cela prend fin dans les années 1980. La récession fait alors peut-être plus de tort à Woodward's qu’à tous les autres détaillants. L’expansion accélérée des années précédentes, notamment l’ouverture de 4 magasins en 1981 seulement, rend l’entreprise vulnérable du point de vue financier à un moment où une inflation galopante, des taux d’intérêt élevés et un fort endettement étouffent les clients aussi bien que les détaillants. Afin d’améliorer sa situation, Woodward's commence rapidement à se départir d'éléments d’actif pour réduire son passif et redresser ses flux de trésorerie. Des terrains et immeubles excédentaires sont vendus et diverses mesures de réduction des coûts sont appliquées. En 1983, l'entreprise décide par exemple d’investir davantage dans les stocks et lance un programme permettant aux employés de prendre des congés sans solde. En 1985, elle décide de mettre particulièrement l’accent sur l’expansion des marchés des biens mode et des biens non durables. Des magasins déménagent dans des locaux mieux situés et moins chers, des immeubles sont vendus et repris à loyer… mais cela ne suffit pas. Le contexte demeure difficile et des mesures plus radicales s’imposent. L’entreprise ferme ses magasins de meubles en 1984. En 1985, elle vend tous ses biens immobiliers à une filiale de la société Cambridge Shopping Centres Limited, pour les reprendre en location. En 1986, elle pose un geste radical en vendant son fameux secteur de l’alimentation à Safeway Canada. En 1988, elle cède ses comptes clients dans le secteur du crédit et la gestion de ces derniers à General Electric Capital.

Pendant toute cette période de rationalisation et de restructuration, Woodward's n’en poursuit pas moins une expansion dynamique. Elle introduit au Canada les fameuses boutiques chic Abercrombie & Fitch dans des villes-cibles partout au pays. Cette initiative ne connaît cependant pas le succès escompté et tous ces établissements fermeront après quelques années seulement. Le lancement des magasins Woodwynn, ainsi nommés en hommage à Billy Woodward et à sa femme Ruth Wynn-Johnston, donne de meilleurs résultats. Cette nouvelle bannière vise à ajouter des magasins de rabais au réseau Woodward's, selon un concept toutefois un peu plus soigné. Lancée en 1985, un an seulement après la première boutique Abercrombie & Fitch au Canada, la chaîne Woodwynn compte deux douzaines de magasins en 1988.

W géant au sommet du magasin Woodward's, Vancouver, 1927

W géant au sommet du magasin Woodward's, Vancouver, 1927

Tous ces efforts ne réussissent cependant pas à sauver l’entreprise. En 1989, les membres de la famille Woodward en cèdent la direction à des gestionnaires professionnels. Rétrospectivement, on peut dire aujourd’hui que cette décision ne causera pas la perte de l’entreprise, mais est plutôt un symptôme de son déclin. Le sort de Woodward's est définitivement scellé en 1992, quand elle déclare faillite. Dans un effort désespéré de redressement, l’entreprise tente de vendre les magasins Woodwynn, mais sans succès. Tous les établissements de cette bannière seront fermés, sauf trois magasins à Vancouver où on liquide les marchandises provenant des 30 magasins fermés. La même année, la Compagnie de la Baie d’Hudson annonce qu’elle achète la majorité des éléments d’actif de Woodward's. Cette acquisition, qui entre en vigueur le 11 juin 1993, permet à Hbc de consolider sa position dans l'Ouest du pays. En effet, les 26 magasins Woodward's sont si bien situés dans leurs marchés respectifs que la plupart d’entre eux seront transformés en succursales Zellers ou la Baie. Pour Hbc, cela représente un gain net de 11 magasins la Baie et de 10 magasins Zellers en Colombie-Britannique et en Alberta.

Les gens de Vancouver et de l’Ouest canadien garderont un excellent souvenir des magasins Woodward's. Quand le grand magasin de la Rue Hastings ferme ses portes le 15 janvier 1993, on regrette sa splendeur d’antan et la perte d’une grande tradition. Pendant des générations, les familles de Vancouver y auront trouvé réponse à tous leurs besoins, aussi bien pour l’alimentation que pour les vêtements. Mais l’évolution du marché et une concurrence impitoyable auront porté le coup de grâce à une société demeurée jusqu’à la toute fin une entreprise indéniablement familiale.

 

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