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La Compagnie du Nord-Ouest

Dès le début ou presque, les négociants de fourrure indépendants ont pénétré dans le secteur de la Terre de Rupert. De fait, Radisson et des Groseilliers ont simplement été les premiers parmi une très longue succession de ce genre de commerçants. Pour les indépendants, l’existence de la Charte de la Compagnie de la baie d’Hudson est un petit inconvénient bien plus qu’une réelle entrave à leurs activités. Réalisant que la Compagnie ne peut exercer son monopole là où elle n’est pas présente, ils misent sur les régions intérieures. Entre-temps, Hbc établit une série de petits forts le long de la baie d'Hudson et attend patiemment que les Autochtones s’y présentent chaque printemps pour y vendre le fruit d’une autre saison de trappe.

Même si Henry Kelsey, Anthony Henday, Joseph Colen et bien d’autres avaient signalé dans leurs récits de voyage la présence de négociants français dans les régions intérieures, ce n’est qu’en 1774 que la Compagnie réalise qu’elle doit protéger ses intérêts. Lorsque Samuel Hearne est envoyé à l’intérieur du pays cette année-là pour y établir Cumberland House, le premier poste de Hbc dans les terres, il l’installe non loin de Fort Pasquia (Opasquia; Paskoyac, et de nos jour LePas), poste fondé par les fils du Sieur de la Vérendrye en 1741. La Compagnie avait commencé à reconnaître que les activités des «revendeurs» réduisent la quantité de fourrures qui arrivent à la baie, puisqu’ils s’approvisionnent à la source même.

Armoiries de la Compagnie du Nord-Ouest, vers 1800-1820 Artiste inconnu Bibliothèque et Archives Canada/C-008711

Armoiries de la Compagnie du Nord-Ouest, vers 1800-1820
Artiste inconnu/
Bibliothèque et Archives Canada/
C-008711

Dès 1784, une autre entreprise de négoce de fourrures commence à empiéter sérieusement sur les bénéfices de la Compagnie de la Baie d’Hudson : la Compagnie du Nord-Ouest. Formée de neuf groupes de commerçants en fourrures indépendants, elle devient la plus puissante rivale de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Elle est fondée en 1779, alors que l’appui à l’embargo britannique sur les Grands Lacs, qui visait à refuser des fusils, des munitions et des denrées aux rebelles américains, avait amené le gouverneur de Québec à refuser d’émettre des permis de traite aux négociants de Montréal. On avait persuadé ce dernier de changer d’avis, mais le mal était fait. Il était trop tard dans l’année pour faire parvenir des biens dans les régions éloignées et de nombreux marchands avaient subi d’importantes pertes. Il devient évident pour l’un d’entre eux, Simon McTavish, que les négociants auraient plus de poids s’ils se regroupaient. Non seulement, ils auraient plus de force, mais ils pourraient mettre leurs ressources en commun, réduire leurs risques au minimum et partager les bénéfices. La Compagnie du Nord-Ouest était née.

Au cours des premières années, il s’agit de partenariats à court terme, qui durent le temps d’un cycle de traite chaque année. Mais dès 1783, la CNO devient une entité permanente. Dirigée par des négociants canadiens d’origine écossaise avisés, courageux et entreprenants provenant de Montréal, la CNO établit rapidement une structure commerciale qui s’étend dans tout le continent et elle devient la première société nord-américaine à exercer son activité à une telle échelle. Ce faisant, elle défie ouvertement la charte royale.

À l’encontre des commerçants sédentaires de Hbc, les rudes associés de la Compagnie du Nord-Ouest se déplacent constamment. Ils vivent, hivernent et travaillent principalement à l’ouest de la baie d’Hudson. Leur lutte acharnée pour le commerce des fourrures les conduit au-delà des Rocheuses et même jusqu’à l’océan Arctique. La plupart des explorateurs clés de ces régions, Alexander Mackenzie, Simon Fraser, David Thompson et Peter Pond, étaient des hommes de la CNO. Ils se moquent des droits de monopole conférés à Hbc par la charte royale, poussant même l’audace jusqu’à bâtir leurs forts juste à côté de ceux de Hbc à certains endroits stratégiques, notamment à Edmonton où le fort de Hbc et le Fort Augustus de la CNO sont voisins.

La CNO se distingue de Hbc de nombreuses façons. Établie en Amérique du Nord, elle est détenue et exploitée par des hommes qui font eux-mêmes du commerce. Un grand nombre des associés avaient eux-mêmes voyagé dans les régions intérieures pour y faire du négoce. Ces hivernants connaissent bien les activités qu’ils dirigent et ont des intérêts personnels dans la réussite de la compagnie. Ce sont, pour la plupart, des Écossais que leur nationalité et les liens très étroits que crée le clan rapprochent. Contrairement à eux, les gouverneurs et les investisseurs de Hbc sont surtout des nobles et des financiers anglais qui dirigent l’entreprise à distance. Leur intérêt dans l’entreprise est surtout financier et la connaissance qu’ils ont du secteur est au plus rudimentaire.

Edward Ellice

Edward Ellice
Sir William Charles Ross/
Bibliothèque et Archives Canada/
C-002835

Mais la différence clé entre les deux entreprises, et celle qui s’avérera insurmontable pour la CNO, ce sont leurs ressources économiques. La route maritime vers la baie d’Hudson, bien qu’elle présente des difficultés, offre un énorme avantage. Elle permet en effet à Hbc de bénéficier d’un cycle commercial plus court. Les navires peuvent quitter l’Angleterre, se rendre à la baie d’Hudson, décharger les marchandises, charger les fourrures et rentrer au pays en cinq mois. Un cycle commercial complet, c’est-à-dire de l’expédition des biens au retour des fourrures en paiement de ces biens nécessite normalement quatorze mois.

Le cycle de la CNO est beaucoup plus long et plus coûteux. Par voie terrestre, pour atteindre le lac Winnipeg, les voyageurs doivent parcourir quatre fois la distance couverte par Hbc. Il faut huit semaines aux brigades de canots qui quittent Montréal à la fin du printemps pour atteindre le Fort William, le plus grand dépôt de la CNO à l’intérieur des terres (de nos jours, Thunder Bay). De cet endroit, les fourrures de l’année précédente sont chargées pour être acheminées à Montréal où elles arrivent en septembre. Elles ne seront pas envoyées à Londres pour la vente aux enchères avant avril de l’année suivante, soit près d’une année plus tard.

Routes commerciales de la Compagnie de la Baie d'Hudson et de la Compagnie du Nord-Ouest. Dtail d'une carte ralise par Jack McMaster, 2004.

Routes commerciales de la Compagnie de la Baie d'Hudson et de la Compagnie du Nord-Ouest. Dtail d'une carte ralise par Jack McMaster, 2004.

Pendant ce temps, les marchandises déchargées au Fort William sont expédiées plus à l’ouest et au nord et arrivent à destination avant les glaces. Les négociants ne peuvent expédier les fourrures de la saison avant l’été suivant, après la fonte, pour leur voyage de retour jusqu’au Fort William puis vers Montréal. Le cycle commercial complet nécessite presque deux ans, et même près de trois si l’on tient compte du temps nécessaire à l’approvisionnement en biens d’échange et de la vente éventuelle des fourrures à Londres. Plus les distances parcourues sont longues, plus les coûts engagés augmentent et plus les bénéfices diminuent. Plus la CNO pousse ses activités vers la région du nord-ouest du Pacifique et de l’Athabaska – ces deux régions regorgeant de fourrures de première qualité – plus ses marges s’amenuisent.

La concurrence est une chose; cependant les enjeux deviennent beaucoup plus importants lorsque, en 1811, Hbc vend plus de 74 millions d’acres de terres dans la vallée de la rivière Rouge à son actionnaire majoritaire, Thomas Douglas, Lord Selkirk. Ce dernier entend utiliser les terres pour y établir des habitants des Hautes Terres d’Écosse qui avaient été délogés; les premiers arrivent en 1812. Non seulement, le peuplement de Selkirk traverse-t-il la route de la CNO vers le Nord-Ouest, mais il inclut également un grand nombre des forts importants de la CNO, comme les forts Espérance, Dauphin, Souris, Pembina, Gibraltar et du Bas-de-la-Rivière. Cette situation cause des tensions immédiatement. Sans parler de la question du peuplement en soi. Même quand tout va bien, les négociants de fourrure et les fermiers ne font pas bon ménage. Le succès de ces derniers dépend de l’élimination des forêts qui abritent les animaux que le négociant recherche. Toutefois, au peuplement de la rivière Rouge, les tensions sont exacerbées par la présence d’une population locale unique, les Métis.

Enfants de membres des Premières nations et d’Européens, les Métis sont bien établis dans la vallée de la rivière Rouge. Ils ont développé une économie locale florissante, basée sur l’agriculture et le bison, produisant du pemmican à grande échelle. Celui-ci est vendu aux hommes de la CNO pour leurs brigades de canots. L’arrivée des arpenteurs et des colons, qui ne reconnaissent nullement leurs droits sur ses terres, allait faire éclater une confrontation explosive. Les Métis et les hommes de la CNO deviennent des alliés naturels dans la lutte qui s’amorce contre la Compagnie de la Baie d’Hudson.

Simon McGillivray, vers 1805

Simon McGillivray, vers 1805
Artiste inconnu/
Bibliothèque et Archives Canada/
C-095777

Les événements arrivent vite à un point critique. En 1815, le gouverneur de la colonie, Miles Macdonell, émet un décret interdisant l’exportation de pemmican, ou de toute autre denrée, à partir de la colonie, et interdit la chasse du bison à l’intérieur des limites de celle-ci. Trop, c’est trop. Lors de leur assemblée annuelle à Fort William, les associés de la CNO conviennent que le peuplement doit disparaître. Durant l’année qui suit, après une série d’attaques et de contre-attaques, d’arrestations et de manœuvres de harcèlement, la situation s’envenime et atteint son point culminant en juin 1816 lors d’un affrontement entre les Métis et les hommes de Hbc que l’on a appelé la Bataille de Seven Oaks; 21 personnes y trouvent la mort.

Le massacre de Seven Oaks change tout. L’affrontement entre les deux compagnies devient davantage une lutte pour la suprématie qu’une concurrence commerciale. Les deux compagnies perdent de vue leurs objectifs commerciaux. Cependant, avec le temps, elles en viennent à se lasser de cette rivalité. Elles mettent tous leurs efforts à se faire concurrence, si bien que ni l’une ni l’autre ne progresse vraiment. Hbc ayant accès à d’importantes ressources financières, elle peut supporter les temps durs, attendre et voir la CNO épuiser ses ressources.

Les dirigeants des deux rivales savent qu’il faut trouver une solution et amorcent les discussions en vue d’une fusion. Le gouvernement britannique est également impatient de voir ce conflit réglé. Le 26 mars 1821, on parvient donc à une entente orchestrée par Andrew Colvile, représentant de la Compagnie de la Baie d’Hudson et Simon McGillivray et Edward «Bear» Ellice, représentants de la Compagnie du Nord-Ouest.

Aux termes de cette entente, les deux entreprises mettent en commun leur actif respectif évalué chacun à 200 000 £. La nouvelle entité exercera son activité sous le nom de la Compagnie de la Baie d’Hudson et en vertu de la charte de cette dernière, renouvelée pour une autre période de vingt et un ans. De nouvelles actions sont distribuées aux membres d’un conseil d’administration mixte composé d’hommes de Hbc et de la CNO de même qu’à Ellice, à MacGillivary, aux associés de Montréal et aux héritiers de Lord Selkirk. Des actions sont également octroyées à des agents principaux et des chefs de poste, choisis en raison de leurs compétences; la plupart d’entre eux proviennent de la CNO.

La nouvelle entité devient la plus puissante entreprise de traite de fourrures au monde et s'étend sur tout le continent. Elle a acquis l'actif le plus précieux de la Compagnie du Nord-Ouest : ses négociants et voyageurs et de nouvelles régions riches en ressources au-delà des Rocheuses et dans le Grand Nord. Dorénavant, toutes les fourrures récoltées un peu partout en Amérique du Nord peuvent être acheminées en Angleterre par le détroit d'Hudson, contrôlé par Hbc. La Compagnie de la Baie d'Hudson récupère du même coup son monopole sur tous les territoires mentionnés dans la charte royale de 1670.

Mais ce ne sera pas la fin de la CNO. En 1987, Hbc vend ses Magasins du Nord qui avaient succédé au service des Peaux brutes et qui fournissaient des services de vente au détail aux communautés du Nord. L’entreprise est rachetée par un groupe dirigé par des membres de la haute direction. Lorsque vient le temps de choisir une raison sociale pour la nouvelle entreprise, un nom revient sans cesse. En 1990, elle commence à exercer son activité sous la raison sociale The North West Company.